Olala… avec un pareil titre je vais faire fuir tout le monde ! Je ne sais pas ce qui m’a pris mais ce matin j’avais envie de lire un
peu de Cioran. Peut-être est-ce pour m’administrer un bon antidote contre tout le bonheur et la bonne humeur ambiante… Je n’ai rien contre tant de générosité mais j’ai la fâcheuse tendance de
prendre les événements comme certaines rues, à contresens. Qu’on se rassure, je suis uniquement vélocipédiste ! Cioran est un de mes écrivains préférés (et c’était un grand ami de Mircea
Eliade, que j’estime également beaucoup). Quand je pense que vers la fin de sa vie il habitait dans une misérable chambre d’hôtel et avait pris une inscription comme étudiant à la Sorbonne pour
pouvoir manger au restaurant universitaire parce que c’était dans ses moyens… Lui qui est considéré comme un des plus grands philosophes du XX° siècle ! C’est vraiment un de ces hommes dont
on peut admirer la vie et le caractère (« J’ai connu toutes les formes de déchéance, y compris le succès »).
Une amie vient de m’annoncer qu’à la veille de Noël son ami lui a annoncé que s’était fini entre eux… Sans doute pas une grosse perte à mon
avis car un homme capable d’un tel comportement à ce moment de l’année n’est guère digne de considération. C’est un pauvre type dont il faut se féliciter de la perte. Rester avec lui, ce serait
risquer de se voir abandonnée le soir de la Saint-Valentin ! Je crois que c’est le genre de chose qui aurait inspiré à Cioran quelques beaux aphorismes. Enfin, je ne vais quand même pas lui
conseiller la lecture de ses œuvres, ce n’est peut-être pas le moment idéal pour lire : Sur les cimes du désespoir, Précis de décomposition, Syllogismes de
l’amertume, Bréviaires des Vaincus et De l’inconvénient d’être né.
On a usage de considérer que c’est la bibliothèque idéale du dépressif parce que Cioran est profondément sceptique et désespéré, mais en
réalité c’est juste une question de point de vue philosophique liée à la quête du sens. Pour celui qui est animé d’une passion, d’un but précis, qui sait ce qu’il doit attendre de l’existence, la
lecture de Cioran se révèle au contraire un puissant stimulant. Personnellement j’ai toujours aimé le lire, ne serait-ce pour me rendre compte combien à côté de lui j’étais heureux. On dit que
« comparaison n’est pas raison », je dirais même plus, pour citer les Dupondt (pardon de faire étalage de ma culture livresque…), que « comparaison n’est pas dépression ».
Vous vous sentez un peu triste, un peu déprimé ? Lisez Cioran et vous verrez qu’à côté de lui votre vie est riche, heureuse et précieuse… Aussi n’y voyez pas malice ni ironie, si pour vous
souhaiter un joyeux Noël, je reproduis quelques aphorismes que j’ai pu lire ce matin :
"Je sais que ma naissance est un hasard, un accident risible, et cependant, dès que je m’oublie, je me comporte comme si elle était un
événement capital, indispensable à la marche et à l’équilibre du monde.
Avoir commis tous les crimes, hormis celui d’être père.
On reconnaît à ceci celui qui a des dispositions pour la quête intérieure : il mettra au-dessus de n’importe quelle réussite l’échec,
il le cherchera même, inconsciemment s’entend. C’est que l’échec, toujours essentiel, nous dévoile à nous-mêmes, il nous permet de nous voir comme Dieu nous voit, alors que le succès
nous éloigne de ce qu’il y a de plus intime en nous et en tout.
A l’égard de la mort, j’oscille sans arrêt entre le « mystère » et le « rien du tout », entre les Pyramides et la
Morgue.
Si le dégoût du monde conférait à lui seul la sainteté, je ne vois pas comment je pourrais éviter la canonisation.
Que faites-vous du matin au soir ?
- Je me subis
Mot de mon frère à propos des troubles et des maux qu’endura notre mère : « La vieillesse est l’autocritique de la
nature. »
Si l’on pouvait se voir avec les yeux des autres, on disparaîtrait sur-le-champ.
Une existence constamment transfigurée par l’échec.
Tout misanthrope, si sincère soit-il, rappelle par moments ce vieux poète cloué au lit et complètement oublié, qui, furieux contre ses
contemporains, avait décrété qu’il ne voulait plus en recevoir aucun. Sa femme, par charité, allait sonner de temps en temps à la porte.
Celui qui redoute le ridicule n’ira jamais loin en bien ni en mal, il restera en deçà de ses talents, et lors même qu’il aurait du génie, il
serait encore voué à la médiocrité.
Du temps que je partais en vélo pour des mois à travers la France, mon plus grand plaisir était de m’arrêter dans des cimetières de
campagne, de m’allonger entre deux tombes, et de fumer des heures durant. J’y pense comme à l’époque la plus active de ma vie.
Ce n’est pas la peur d’entreprendre, c’est la peur de réussir, qui explique plus d’un échec.
Avoir toujours tout raté, par amour du découragement !
L’unique moyen de sauvegarder sa solitude est de blesser tout le monde, en commençant par ceux qu’on aime.
Un livre est un suicide différé.
Quand je me tracasse un peu trop parce que je ne travaille pas, je me dis que je pourrais aussi bien être mort et qu’ainsi je travaillerais
encore moins…
N’a de convictions que celui qui n’a rien approfondi.
Lorsqu’on a commis la folie de confier à quelqu’un un secret, le seul moyen d’être sûr qu’il le gardera pour lui, est de le tuer
sur-le-champ.
On voudrait parfois être cannibale, moins pour le plaisir de dévorer tel ou tel que pour celui de le vomir.
Des arbres massacrés. Des maisons surgissent. Des gueules, des gueules partout. L’homme s’étend. L’homme est le cancer de la terre.
Si j’aime tant la correspondance de Dostoïevski, c’est qu’il n’y est question que de maladie et d’argent, unique sujets « brûlants.
Tout le reste n’est que fioritures et fatras."
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