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Pastiche
Voici une nouvelle inédite. En réalité, il s'agit d'un pastiche ainsi que d'un clin d'oeil. Le petit jeu est
de deviner le plus rapidement possible quel auteur est visé ici... Petit indice, il s'agit de mon écrivain préféré! Eh oui, l'irrespect doit avant tout rendre hommage aux figures honorées de son
petit panthéon personnel... (ceux qui ont lu mon recueil de nouvelles y trouveront une étrange parenté avec la nouvelle intitulée "le jeune homme"... ou comment on écrit en série des nouvelles
qui marchent... mais après tout il n'y a pas de pastiche ni de plagiat mais des hommages, comme il n'y a pas de répétitions ni de redites mais d'aimables
digressions...)
Ce cher taré
Son ami Gaston de Caillavet venait juste de partir que Jeanne entendit le carillon qui annonçait une nouvelle visite.
- Qui cela peut-il bien être ? C’est sûrement encore l’autre détraqué… Elle poussa un long soupir et alla commodément s’asseoir dans un fauteuil, s’attendant à une discussion longue et ennuyeuse. De cet endroit, elle tournait ostensiblement le dos à la porte du salon si bien qu’elle entendit plus qu’elle ne vit l’entrée de l’importun visiteur.
Ce visiteur, qui était effectivement le détraqué en question, avait plutôt une allure timide et embarrassée qu’un teint pâle et maladif rendait encore plus effacée. Avançait-il d’un pas qu’on s’attendait aussitôt à le voir s’excuser d’avancer, de respirer, d’exister même… C’est sans doute ce qu’il allait faire, prononcer quelques paroles de contrition profonde et sincère d’être venu déranger une jeune fille si évidement assoupie lorsque son regard fut accroché par une longue colonne dorée qui semblait descendre en un torrent docile le long du dossier du fauteuil et dont l’éclat singulier était comme les reflets irisés d’une rivière poissonneuse déroulant son opalescence fluide non plus au milieu du velours vert du fauteuil, mais au creux d’une vallée verdoyante sanctifiée par les premiers rayons d’un soleil printanier… (etc. etc.…)
- N’est-ce pas la crainte que je ne me fusse pas aperçu que vous aviez de si beaux cheveux que vous me les montrez si vivement, d’une façon à la fois tellement naturelle et si purement artificielle ?
- Mon cher ami, plutôt que de vous préoccuper de ma natte de jeune fille et de m’asséner que je suis une personne bien superficielle et artificieuse, il aurait peut-être été plus gentil à vous de demander si vous ne me dérangiez pas en plein sommeil.
- Mais Jeanne, voyons, comment pourriez-vous dormir alors que vous venez de recevoir mon ami Gaston dont j’ai entrevu la rapide et leste sortie ?…
- Etes-vous à m’espionner maintenant ?
- Pourquoi êtes-vous si cruelle avec moi ? Vous savez combien je souffre de votre manque d’affection. Combien je suis sensible, délicat… Est-ce parce que comme mon ami Gaston je ne suis pas noble, je ne suis pas fort, que je suis trop vrai dans mes sentiments pour pouvoir vous convaincre de leur réalité ? Tenez, pas exemple, sachez Jeanne que si j’avais un château, je vous inviterais à venir y passer deux ou trois jours pour vous faire suivre une chasse à courre et vous faire visiter les églises et les musées.
- Vous vous oubliez il me semble… et d’où sortiriez-vous ce château ? De votre imagination, peut-être, vous êtes tellement… original…
- Il est vrai que je ne peux en un acheter pour le moment, mais je peux vous recevoir dans une chambre, une des plus belles chambres du meilleur hôtel, je pourrai même avec l’aide d’un tapissier ou d’un antiquaire y installer un appartement agréable afin que vous puissiez même y aller avec madame votre mère.
- Vous êtes fou ?
- Je ne vois pas ce que cela a d’extraordinaire… Cela serait comme un écrin dans lequel étincellerait de sa plénitude infinie le soleil radieux de votre féminité (etc. etc.)…
Il ne pu terminer la narration de son projet romantique car il fut interrompu par l’entrée de la mère en question. Echangeant une œillade complice et résignée avec sa fille, dont elle connaissait l’antipathie amicale et la sympathie agacée qu’elle avait pour son invité, elle se chargea aussitôt de détourner le cours de la conversation afin de l’amener plus rapidement à son terme. Peine perdue. Le jeune homme semblait se complaire langoureusement dans les plus incroyables circonvolutions de la pensée, faisant subir à la discussion les plus étranges détours, les plus inutiles prolongements… si bien qu’il en arrivait à parler seul, sans s’apercevoir qu’il faisait à la fois les réponses et les questions, les opinions et les contradictions, qu’il s’interrompait lui-même par une digression qui ne parvenait jamais à son terme, non pas parce qu’elle s’était essoufflée après la longue évocation d’un fait incident, mais parce que la digression était elle-même interrompu par une nouvelle digression…
« C’est un agréable toqué » semblait dire Jeanne à sa mère dont le médiocre intérêt pour les sujets traités (la rivalité entre François 1° et Charles Quint, l’influence persane d’une église de Balbek, l’importance primordiale d’un certain Ruskin dans la critique d’art contemporaine…) était contrebalancé par l’amusement qu’elles tiraient de voir cet être chétif et maladif, paraissant toujours au seuil d’une crise d’asthme s’emporter sur des sujets aussi peu importants, s’enthousiasmant tout seul, se plongeant alternativement dans la réflexion ou la mélancolie la profonde puis dans l’exaltation la plus soudaine, la plus vive.
Comme sa fille, madame Pouquet était un peu embarrassée par ce jeune homme si peu ordinaire. Non seulement ce n’était manifestement par le genre de gendre idéal, car bien que ses parents fussent extrêmement fortunés, il semblait d’une façon si évidente porter en lui les germes de la paresse, de la maladie et de la dilapidation, mais ce qu’il l’inquiétait le plus, c’est cette réputation qui commençait à se faire autour de ce jeune homme si délicat et si raffiné, mais qu’on soupçonnait d’amitiés un peu trop vives pour les personnes de son sexe.
Bien sûr, Jeanne en avait parfois un peu pitié. Il paraissait si amoureux ! C’était un être si fragile, délicat. Innocent, ne percevant pas ce qui chez les autres était faux et intéressé, il était purement incapable lui-même d’être autre chose de ce que tout le monde percevait : une jeune homme plein d’emphase et d’esprit, mais cantonné par sa paresse, et par son absence totale de volonté, à une éternelle médiocrité. En même temps, il était tellement gentil, toujours attentif, soucieux des autres, de leurs peines, de leurs chagrins… Jeanne aurait aimé le voir devenir quelqu’un, qui sait, un chroniqueur connaissant quelque succès d’estime, un professeur d’université et, pourquoi pas, un écrivain régionaliste comme son cousin Roger Frémont, ou leur ami Robert de Montesquiou…
Mais sa nullité était évidente. Gaston, son meilleur ami s’en était souvent affligé auprès de sa Jeanne. Un être aussi délicat, aussi raffiné aurait mérité autre chose que d’être un simple bourgeois rentier dont la seule ambition était d’être invité dans les soirées Mme la comtesse Adhéaume de Chevigné, dans les salons du faubourg Saint-Germain ou dans les dîners mondain de Mme Aubernon, soirées pour nouveaux riches, parvenus de toutes sortes, dreyfusards et artistes de seconde catégorie…
- Laissez-moi déposer sur vos joues fraîches et roses un baiser précieux et fragile afin que soit scellé… et que je puisse conserver de vous le spectacle somptueux d’une existence faite pour l’infini…
Le jeune Marcel faisait ses adieux, c’est-à-dire qu’il disait simplement bonsoir à la mère et la fille, cérémonial qui chez lui prenait dix bonnes minutes. Ne lui était-il pas arrivé de revenir après un quart d’heure rouge de honte et de confusion car il pensait avoir oublié de souhaiter une bonne nuit !…
- Votre sourire est comme un bouquet de lilas en fleur qui éclate au milieu d’un pré ensoleillé…
Il prenait à présent congé de la mère. Très certainement aurait-il craint de déshonorer une partie de son être moral s’il ne prenait pas la minutieuse précaution de lui dire toute son amitié, l’admiration…
- … car je sais que ces soirées que je passe auprès d’une mère et d’une fille chéries seront l’essence même de ces petits tableaux pleins de vérité heureuse et de charme sur lequel le temps répandra sa tristesse douce et sa tendre poésie…
On arrivait à la fin. Le jeune homme fut raccompagné dans le vestibule où on le remit entre les mains des domestiques afin qu’on puisse le revêtir de ses trois redingotes habituelles…
Jeanne échangea un dernier regard avec sa mère.
- Quelle tristesse. Ce pauvre taré de Marcel, il ne fera jamais rien de sa vie.
Dans le vestibule, un domestique refermait la porte sur le visiteur :
- Au revoir monsieur Proust. Prenez soin à vous.
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