Depuis quelques années déjà, j’ai coutume de passer la nuit du Nouvel An d’une façon un peu spéciale. Je consacre un certain temps à l’écriture d’un texte. Le sujet est libre, jamais décidé à l’avance. La longueur est variable. Il n’y a qu’une seule chose qui importe, c’est écrire d’une façon inspirée. Composer le plus beau texte possible. Travailler chaque phrase et ciseler chaque mot avec la même ferveur et la même maîtrise qu’un artisan oeuvrant à la réalisation d’un ouvrage rare et précieux. J’ai donc écrit ce texte. Activité toujours solitaire, en particulier cette nuit-là où je pouvais entendre les cris des réjouissances. Puis je l’ai lu. J’ai apprécié l’harmonie de l’ensemble. L’émotion était là, presque palpable. Je pouvais être satisfait et dès lors il ne me restait qu’une chose à faire. J’ai pris les feuillets avec moi et me suis dirigé dans la cuisine. Sans aucune hésitation, j’ai craqué une allumette et mis le feu aux feuilles de papiers. Je suis resté là quelque temps à les regarder se consumer dans l’évier. Fascination du feu plus que regret de voir disparaître en fumée le fruit de mon travail.
C’est sans doute une occupation assez marginale mais elle s’explique assez bien.
Je ne suis pas devenu pyromane pas plus que je n’ai renoncé à l’écriture. En réalité, c’est tout le contraire. Il y a quelques années, j’avais lu que l’écrivain espagnol Eugenio d’Ors y Rovira brûlait à chaque nuit du Nouvel An une page fraîchement écrite : « Une page, une page bien remplie, écrite avec attention, amour et longue fatigue immolée en holocauste… Sur l’amas de papiers d’un manuscrit, une allumette y a mis le feu ; flamme et fumée se sont envolées au loin à travers la fenêtre… »
On pourrait voir dans cet acte une sorte d’offrande païenne ou un rituel superstitieux, mais pour moi c’est plus lié à la prise de conscience de la fugacité des choses. Combien de projets n’avons-nous pas menés à leur terme, combien de créations avons-nous sacrifiées à l’inanité d’heures passées à rêvasser, à regarder la télé ou à discuter sans fin de choses sans intérêt ? Il y a pour chacun d’entre-nous des moments de grâce ou de génie qui nous ont ainsi échappé, l’inspiration descendant sur nos têtes au mauvais moment. L’idée géniale est là, mais nous sommes trop occupés à courir après un rendez-vous sans importance, l’inspiration arrive alors qu’un vieil ami nous rend visite, on se sent en plein état de grâce lorsque tout d’un coup la sonnerie retentit et c’est le facteur qui vient nous placer son calendrier…On a enfin une vision très clair du chef-d’œuvre à écrire, de la toile à peindre ou de la musique à composer mais une paresse soudaine nous fait repousser à plus tard la création géniale que nous aurons vite fait d’oublier…
Après, il est toujours trop tard.
Au final, un artiste travaille surtout alors qu’il est aux abois, pour répondre à une commande urgente, pour obtenir de l’argent facile, pour obéir aux exigences d’un éditeur ou d’un client… Et il y a toujours cette obsédante et terrible pensée que nous avons peut-être laissé passer le meilleur de nous-même… Alors pour une fois dans l’année, je sacrifie à l’art les devoirs et les plaisirs de l’amitié. Et d’une façon totalement gratuite. C’est un conseil que donnait Eliade et qui m’a plutôt porté chance : « Chacun d’entre nous devrait peut-être « sacrifier » une de ses pages pendant la nuit du Nouvel An et écrire toutes celles auxquelles il renonce au profit des frivolités de l’année… »