Vendredi 23 janvier 2009 5 23 /01 /Jan /2009 00:08

Giaccomo était un peu las.

Le soleil se couchait sur la lagune et il le regardait presque avec envie. Il n'était plus aussi vaillant qu'autrefois et il lui arrivait de plus en plus souvent d'aller se coucher sans même rendre visite à sa voisine ou honorer de sa présence la soirée d'une cousine ou d'une amie.

Mais ce soir, c'était différent.

Il avait la chance d'avoir obtenu un rendez-vous avec une des plus belles créatures de Venise, et même moribond, il se serait traîné aux pieds de la belle dame. Comme de coutume, il s'imaginait que se serait là son plus bel amour.

L'idée d'avoir bientôt pour lui la sublime Pandora lui redonnait presque sa jeunesse et l'espace d'un instant il avait oublié qu'il était devenu un vieil homme aux cheveux blancs, au dos voûté et aux jambes torses.

Voilà ce qu'il était devenu, lui, le grand Casanova !

Mais il n'eut ni le temps ni l'envie de s'apitoyer sur son sort que déjà il voyait arriver à lui cette maîtresse femme, sa démarche ondoyante, sa silhouette voluptueuse, sa peau velouté qu'irisait le crépuscule. Lui parvinrent aussi des effluves, essences précieuses et délicates des femmes extrêmement raffinées et divinement sensuelles...

- Bonsoir Pandora, tu m'apportes l'amour...

La femme eut un étrange sourire. Puis un éclat de joie cruelle dans le regard. Mais Giaccomo ne s'était rendu compte de rien, cela faisait bien longtemps qu'il avait perdu l'habitude de regarder une femme dans les yeux.

- Non, mon petit Giaccomo, cette fois-ci, je ne t'apporte pas l'amour.

- Comment, mais quoi alors ?

- Je t'apporte la peine, la souffrance, le chagrin...

- Je ne comprends pas...

- Il est venu le temps pour toi de payer. De payer tous les plaisirs que tu as arrachés aux femmes.

- Mais comment, pourquoi payer ?

- Tu as vécu des émotions de leur l'amour, il est juste que tu meures de leurs chagrins et de tes abandons.

- Mais non, ce n'est pas comme ça que ça se passait...

- Qu'en sais-tu ? Tu n'étais plus là. Après les plaisirs, les regrets...

Et elle ouvrit les bras.

Des bras gigantesques, démesurés. Giaccomo sentit un froid humide l'engloutir, comme si le corps même de cette femme, sa peau, ses vêtements, son être étaient fait de la substance même des pleurs de femmes. Il se sentait perdre pied, comme si il se noyait dans ses bras. Il étouffait. Il voulait dire quelque chose. Il cru pousser un dernier cri, ce fut un dernier soupir, son dernier souffle... lui qui n'avait vécu que dans ceux des femmes...


On retrouva le lendemain le corps d'un vieil homme noyé dans un des canaux de la ville. Il serait tombé d'un quai, puis noyé dans les eaux troubles et son cadavre aurait dérivé au gré du courant jusqu'à l'endroit où un gondolier l'aurait retrouvé... un endroit bien connu des touristes... le pont des soupirs.

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