Partager l'article ! L’art d’accommoder les pigeons et les prisonniers: Ce qui dérangeait le plus Hermance et Théobald, ce n'était pas la cage dans laquelle il ...
Ce qui dérangeait le plus Hermance et Théobald, ce n'était pas la cage dans laquelle ils étaient exposés aux outrages et aux quolibets de la foule, pas plus que les fers qui entravaient leurs pieds et leurs mains, ni le fait d'avoir la peau brûlée à de nombreux endroits, quelques orteils brisés et les ongles arrachés. Non, il y avait pour eux plus insupportable que la douleur physique de la question ou la souffrance morale de savoir qu'ils allaient mourir.
Ce qu'ils ne pouvaient plus endurer, c'était tout bonnement les pigeons.
Des pigeons qui viendraient se poser en masse sur le toit de leur cage et se laisser aller librement aux plus folles déjections ? Des pigeons dressés par un maître fauconnier à venir leur picorer les yeux ? Non, tout cela n'aurait été qu'une sorte de fantaisie un peu pénible de garde-chiourme, un divertissement certes désagréable mais auquel aurait pu s'attendre tout condamné à mort. Dans leur malheureuse histoire, les pigeons jouaient un rôle bien différent : ils étaient tout bonnement destinés à être mangés par nos deux voleurs de poule.
Qui vole une poule mange un pigeon ?
Non, cela n'avait pas de sens.
En outre, on pouvait imaginer facilement qu'il y avait pire sort pour un condamné que de manger du pigeon. Et
pourtant, Hermance et Théobald s'étaient même essayés à la grève de la faim tellement ce régime unique leur était devenu insupportable : pigeon à l'ail, pigeons farcis, délice de pigeon,
pigeon à la bière, filets de pigeons à la crème sur canapé, pigeon aux carottes, pigeon en pithiviers, pigeon aux épices et légumes confits, pigeon à la paysanne...
Chaque recette était succulente et la première semaine nos deux malheureux compères n'en crurent pas leurs papilles gustatives. Les deuxième et troisième semaines de pigeon furent un peu moins appréciées et les mois qui suivirent les rendirent complètement allergiques au volatile. Mais pas moyen de faire autrement, c'était la seule nourriture proposée, et leur bourreau les avaient clairement prévenus : toute grève de la faim ne pouvait mener qu'en place de grève et au pilori.
Enfin, le jour de leur exécution venait d'arriver.
Avec un sourire malicieux, le bourreau leur annonça que pour le repas du condamné, on avait mis les petits plats dans les grands : des ballottines de pigeon ! Et pas question de faire l'impasse, sinon c'était la roue au lieu du gibet. On se doute combien fut triste et maussade le dernier déjeuner de nos deux condamnés. Et ils savaient qu'il n'y aurait pas de sursis à attendre. Le seul répit qu'on allait leur laisser avant leur exécution serait destiné à attendre que leur prenne envie d'aller pisser. Viendrait alors un serviteur chargé de recueillir précieusement leurs mictions.
Quelle ironie, alors que leurs corps allaient être jetés dans la fosse commune, ce serait la seule chose qu'on garderait d'eux ! Et pourquoi ? Pour la même raison qu'on leur avait fait manger de cet odieux volatile pendant tous ces mois... Tout cela parce qu'un petit malin travaillant à l'édification d'une nouvelle cathédrale sur l'île de la Cité venait de découvrir qu'il n'y avait pas mieux pour décorer certaines parties des vitraux que de l'urine humaine à forte concentration de sang de pigeon...
Ce fut donc presque avec soulagement que Thébobald et Hermance marchèrent au gibet, avec quand même la désagréable impression de s'être fait, quelque part, un peu pigeonner...
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