Vendredi 27 février 2009 5 27 /02 /Fév /2009 01:07

Qu'on ne se méprenne pas sur Trophime Abramovich. Son chapeau noir, son manteau noir, son regard noir n'appartenaient pas à un individu sombre et pessimiste. Au contraire, c'était un personnage constamment réjoui, d'un naturel heureux et insouciant. Et plus particulièrement à cette heure où il sortait de la bibliothèque municipale et remontait la rue Saint Aubin vers le boulevard Foch. Il venait de passer une excellente matinée à lire un petit roman tout à fait délicieux, et maintenant qu'il était midi et que la faim se faisait sentir, la perspective d'un bon repas à base de spaghetti à la bolognaise ne faisait que renforcer sa bonne humeur.

Pressé comme il était, il ne s'attarda pas sur les travaux qui encombraient depuis quelque temps sa bonne ville d'Angers. A son habitude, il marchait d'un pas rapide, comme s'il avait un rendez-vous. Mais là encore, et c'était une source d'inépuisable contentement chez lui, jamais personne ne l'attendait nulle part. C'était très bien comme ça, s'obstinait-il à penser. « Le bonheur, c'est simple comme un coup de fil qu'on ne vous donne jamais ». En effet, Trophime était un amoureux de la solitude à un point qu'il avait pratiquement érigé en système le fait de ne jamais adresser la parole à personne.

« Ne pas connaître les gens, c'est ne pas être déçu », « Connais-toi toi-même et ignore les autres », c'étaient là les maximes auxquelles obéissait le jeune Abramovich. Des maximes qui n'allaient pourtant pas empêcher un étrange enchaînement de faits de bouleverser son existence et de le plonger dans un abîme de réflexions.


Alors qu'il était parvenu au croisement de la rue d'Alsace et du boulevard Foch, Trophime s'arrêta net. Il y avait là, assise à même le trottoir, une vieille dame vendant des bouquets de fleurs séchées. « Elle est encore vivante ! », s'exclama en lui-même le jeune homme. Cette vieille femme, il la connaissait bien. Aussi loin qu'il lui en souvienne, elle avait toujours été à son poste, qu'il pleuve, vente ou gèle... Seulement, fait inédit et alarmant, il s'était aperçu que cet hiver la place s'était retrouvée libre. Vide serait plutôt le mot juste. Bien qu'invisible aux yeux de la plupart de passants pressés, elle faisait tellement partie du paysage qu'un angevin habitué des lieux ne pouvait manquer de relever cette absence qui sonnait un peu comme une inquiétante incongruité. Trophime se souvenait même avoir noté ce fait dans son journal secret. Soupçonnant un drame caché, il avait évoqué cette beauté travestie et flétrie par la vieillesse et la misère... Cette « vieille dame aux bouquets » l'avait touché et il est heureux de la voir toujours en vie.

Il voulut faire un geste pour exprimer la joie qu'il ressentait à ce moment. Mais comment faire ? Il ne voulait pas lui donner simplement une pièce. Peut-être que cette dame aurait souffert dans sa dignité d'être prise pour une mendiante. Après tout, il ne l'avait jamais vu demander quoi que ce fût. C'était une commerçante et il ne pouvait faire autrement que de lui acheter un de ses bouquets.

Voilà qui était pour Trophime une source inattendue d'embêtement. Il n'aimait pas particulièrement les fleurs séchées et il ne lui venait pas à l'esprit que son petit appartement encombré de livres eut pu avoir besoin d'un supplément de beauté... Quant à offrir le bouquet, c'était là un problème insoluble à celui qui ne connaissait personne. Il lui fallait prendre une décision, car il ne pouvait rester indéfiniment devant la vieille dame sans rien acheter.


Alors, pour la première fois de sa vie, Trophime Abramovich fit quelque chose de complètement fou. Une belle femme passait à sa hauteur. Une de ces femmes dont il n'aurait jamais osé croiser le regard... Mais cette fois-ci, quelque chose lui fit se comporter autrement et oser l'impensable. Il se précipita pour prendre un bouquet de fleurs, paya ce qu'il fallut et courut après l'apparition fugitive qui menaçait de déjà disparaître dans l'affluence de boulevard aux heures de midi.

Ce qui se passa fut en suite comme un rêve.

Impossible de se souvenir des mots qui avaient été dits, des paroles échangées... Il y avait juste à supposer qu'il avait fait quelque compliment sans doute assez mal tourné, qu'il avait remis son bouquet et avait recueilli avec ferveur le mot de remerciement. Il lui souvient quand même avoir perçu le premier recul dû à un mouvement de surprise bien naturelle. Le geste craintif qui poussa la femme à serrer son sac à main contre elle et à regarder s'il y avait dans les environs immédiats quelque héros potentiel pouvant la sauver d'une éventuelle agression... Cela ne lui avait pas échappé mais il avait quand même remis son bouquet. Après, comme il ne savait pas ce qu'il convenait de faire, il l'avait laissé reprendre son chemin et slalomer entre les dalles défoncées du trottoir.

Combien de temps mit-il à réagir ?

Assez pour qu'elle disparaisse cette fois-ci complètement de sa vue. Peut-être avait-elle accéléré le pas... Mais pouvait-il laisser les choses se dérouler ainsi ? N'avait-il pas fait le plus dur ? Ce premier pas qui coûte tant... Il fallait à tout prix qu'il lui dise autre chose, afin qu'elle lui laisse une chance. Sa chance. Et Trophime pour la première fois de sa vie prit une direction qui n'était pas celle de sa cuisine ni celle de la bibliothèque, à la poursuite d'une inconnue en qui il voyait déjà l'amour de sa vie. Il courait après cette femme et tout un flot de pensées lui traversait l'esprit... Oui, il allait abandonner ses livres et sa petite vie étriquée... Il allait se mettre à parler à nouveau avec les gens, voir du monde... Il allait aimer cette femme qu'il savait faite pour lui. Elle l'aimait également... Il en avait eu le pressentiment immédiat. C'était cela le coup de foudre. Un coup de tonnerre dans un beau ciel de printemps... Il allait... mais son élan vers l'amour et le bonheur fut aussitôt brisé. Dans sa folle course pour rattraper la femme de sa vie, il avait eu le temps d'entrevoir du coin de l'œil quelque chose qui avait inconsciemment attiré son attention.

Il s'arrêta afin de vérifier ce qu'il lui avait semblé voir. Pas d'erreur possible. Son bouquet. Un bouquet de fleurs séchées, très caractéristique. C'étaient celles qu'il venait d'acheter à la vieille dame et offrir à cette inconnue. Ce bouquet gisait à présent en équilibre précaire sur le rebord d'une poubelle municipale... 

Ah...

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