Partager l'article ! Les photos volées de Carla Bruni: Tant que l'impossible reste probable, on peut être certain qu'il va se produire... Voilà le genre de pensée ...
Tant que l'impossible reste probable, on peut être certain qu'il va se produire... Voilà le genre de pensées un peu confuses qui agitaient le cerveau embrumé de Trophime Abramovitch. Ce dernier était encore tout étonné de se retrouver à trois heures du matin au beau milieu d'une rue de Paris. Son ami chancelait sur le trottoir à quelques mètres de lui, tenant des propos incompréhensibles.
Comment en était-il arrivé là ?
Trophime essayait de faire un effort de mémoire, mais cela lui était extrêmement difficile et douloureux. Il se souvenait vaguement avoir rencontré cet ami de lycée alors qu'il déambulait comme de coutume dans sa bonne vieille ville d'Angers. Il s'était attendu à quelques considérations sans importance sur le temps qui passe et les inévitables questions du genre « qu'est-ce que tu deviens », mais rien de tout cela. Cet ami semblait bien indifférent à ce genre de chose. Tout juste un : « tiens mais c'est ce vieux atrophime ! » A vrai dire, ce mauvais jeu de mot le replongea aussitôt à l'époque déjà lointaine du lycée où déjà on ne s'intéressait guère à lui. En fait, il était une sorte de figurant, de faire-valoir. Il était assez lucide pour s'en rendre compte mais assez lâche pour l'accepter. Et il avait suivi placidement cet ami dans quelques aventures qui finalement constituaient encore maintenant le seul piment de son existence résolument morne et sans relief.
Et il l'aimait ainsi.
Alors pourquoi avoir accepté d'aller boire quelques verres avec cet ami qui n'en n'était plus un depuis longtemps ? Sans doute par une déplorable absence de courage et une navrante paresse. Refuser l'invitation et trouver des excuses pour cela auraient demandé trop d'efforts. Et voilà comment il se retrouva entraîné à s'enivrer. Deux verres après, il était déjà saoul. Il ne résistait à rien, pas même à l'alcool.
Ce qui se passa ensuite était un peu confus et vague. Il se souvenait avoir pris le train pour Paris, s'être promené dans un nombre incalculable de rues, être entré dans un musée, avoir fait un tas de choses folles... Et puis la nuit était tombée, ils avaient continué à marcher, les seules pauses étant pour se désaltérer de boissons aux couleurs toujours plus exotiques et aux effets plus terribles encore.
Et maintenant il savait pourquoi il marchait au beau milieu de se boulevard.
Un pari stupide.
« Trophime, t'es rien qu'un idiot. Un idiot sans courage. Ce qui est pire encore. Tu devrais te lâcher, au moins une fois dans ta vie ».
Que répondre à cela ? Il ne voyait pas trop l'intérêt de discuter. Et puis, en considérant l'état de son ami, c'était sans doute un peu risqué de le contrarier.
« Rebelle-toi, bon sang ! Fais un truc de fou ! Arrête de me suivre. Cesse de marcher bêtement sur le trottoir. Va au milieu de la rue. Prends des risques ! »
Et Trophime, avec le courage des lâches, s'était exécuté. A cette heure avancée, il n'y avait guère de circulation dans ce quartier et il s'était dit qu'il pouvait survivre quelque temps au beau milieu de cette rue, de ce boulevard, de cette avenue...
Bien sûr, ce que n'avaient pu prévoir Trophime et son ami, c'est qu'au même moment venait en face d'eux, à toute allure, une voiture folle conduite par un jeune homme complètement saoul auquel son ami, le passager, tenait grosso modo le même discours : « Arrête d'être con et de faire tout le temps ce qu'on te dit ! Regarde-moi ce trottoir, large comme une avenue ! Pourquoi rouler bêtement sur la route alors que pour une fois dans ta vie tu peux faire quelque chose de dingue. Rouler sur le trottoir en renversant les poubelles ! »
Et voilà comment le seul acte de rébellion que Trophime accomplit dans son existence lui sauva la vie. Son ami fut-il confondu avec une poubelle ? La voiture folle, venue d'en face et roulant malencontreusement sur le trottoir le heurta avec toute la violence qu'on devine. Ce jeune homme qui avait fait les quatre cents coups aux quatre coins du monde, qui avait risqué mille fois sa vie dans les aventures les plus folles, qui avait agressé à main nue des lutteurs de sumo au Japon, qui était partie en Colombie pour kidnapper le chef des FARC, qui avait vendu de la farine à un dealer de Harlem et s'était ensuite incrusté sur un plateau télé pour critiquer la poésie de Francis Lalanne... ce jeune homme venait de mourir d'avoir bien sagement marché sur le trottoir...
Mais Trophime, tout enivré qu'il était, ne pouvait se rendre compte de l'état réel de son ami. Les premiers moments de stupeur passés, il se mit à réfléchir à ce qu'il convenait de faire. La réflexion lui étant finalement impossible, il décida de passer en mode action. Téléphoner aux urgences. Mais comment faire, lui qui avait toujours été réfractaire à la technologie des téléphones portables ? Chez lui, il avait encore un poste dont il fallait tourner le cadran pour composer les numéros... Prévenir quelqu'un, voilà la solution. Personne dans la rue. Frapper aux portes. Trophime s'arma de son courage et du morceau de pare-choc qui s'était détaché au moment de l'accident et s'appliqua à frapper méticuleusement le premier volet qu'il trouva à sa portée. Bizarrement, il ne lui était pas venu à l'esprit qu'il aurait été sans doute plus convenable et efficace de sonner normalement à une porte.
Le volet céda.
Trophime entra.
C'était une intrusion avec effraction, mais bien évidemment, cette notion de droit pénal échappa à complètement à notre ami que l'affolement provoqué par l'accident avait rendu encore plus déboussolé que les nombreux verres absorbés tout au long de cette terrible journée.
La pièce dans laquelle il entra après avoir enjambée la rambarde ne semblait pas avoir de téléphone. Il regarda bien partout. L'obscurité de l'endroit et de son cerveau ne permettait guère d'apercevoir quoique ce soit. Au hasard, il ouvrit un tiroir. Peut-être y avait-il ce qu'ils appellent un téléphone portable... Non, rien que des photos... Des photos... Trophime, qui de coutume ne sortait jamais de chez lui, adorait les photos de vacances. Il ne put donc s'empêcher d'y jeter un œil...
Aussitôt, il comprit qu'il n'était pas entré ici par hasard.
Trophime Abramovitch était philosophe. Particulièrement lorsqu'il était saoul. Il comprenait enfin le sens caché de cette incroyable journée. La rencontre fortuite avec cet ami, les verres bus ensembles, son périple à Paris, cet accident de voiture, son intrusion dans cette pièce... Tout devait être lié ensemble. C'était un peu comme si on lui avait donné une mission. En regardant ces photos, il comprenait enfin la raison de tout cela. Il devait protéger l'intimité de cette femme qui se dévoilait sur tous les clichés qu'il avait sous les yeux. Il passait assez souvent devant le petit kiosque du boulevard Foch et avait passé assez de temps à regarder l'air de rien la couverture des journaux à scandales pour savoir qu'il avait sous les yeux la première dame de France. Il en oublia aussitôt son ami qui d'ailleurs devait déjà être mort. Il n'y avait désormais plus qu'une seule chose qui comptait : mettre ces clichés à l'abri. Il ne voyait que son appartement, un endroit où personne ne venait jamais et où les journalistes et autres paparazzi n'auraient jamais l'idée de venir... Trophime se saisit donc du paquet de photos, enjamba à nouveau le fenêtre et se perdit dans les rues de Paris, tout heureux de participer à l'histoire de France et d'enrichir son petit musée personnel qui comprenait déjà un bouquet de fleurs séchées et une statuette khmer du XIV° siècle...
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