Mercredi 3 juin 2009 3 03 /06 /Juin /2009 00:09

Il était une fois trois amis unis particulièrement proches. Comme ils s'entendaient particulièrement bien, ils avaient fini par devenir colocataires d'une petite maison de campagne. Pourtant ces trois jeunes gens étaient de caractères et d'allure très différentes. Le premier était maigre, sans énergie et dépressif mais faisait preuve d'une grande douceur et d'une grande gentillesse avec ses amis qui l'aimaient profondément. Le second était bâti en colosse, c'était quelqu'un de très fort mais un peu brutal et très impulsif ; ses amis l'admiraient et le craignaient un peu. Le troisième était une sorte de mélange des deux premiers ; il semblait d'une composition assez fragile et souffrait réellement d'une maladie chronique mais était soutenu par une volonté d'acier qui lui valait l'estime affectueuse de ses compagnons.

Comme il arrive lorsque des gens se sentent unis par un même lien de confiance, ils se mirent à faire des projets en commun et le premier de ces projets fut d'acheter à trois, chaque semaine, un billet de loterie. Ils avaient prévu bien sûr de se répartir également les gains au cas où ils gagneraient, mais cela leur semblait tellement hypothétique que leur jeu hebdomadaire était vite devenu une routine amusante, une sorte de symbole de l'harmonie qui régnait entre eux. Ils ne cessaient avant chaque tirage d'imaginer ce qu'ils feraient de leur gain. Le premier pensait s'offrir une croisière à bord d'un paquebot de luxe avec une multitude d'employés dont le seul travail consisterait à prendre soin de lui et à répondre à ses moindres désirs. Le second envisageait de faire le tour du monde, voir tous les pays, vivre une aventure unique pleine de dangers et de fantastiques découvertes. Le troisième voulait partir dans un sanatorium en Suisse afin de s'y refaire une santé et de reprendre sa vie en main, le sanatorium le plus cher et le plus prestigieux, réservé en théorie aux princes héritiers, aux membres de la très haute bourgeoisie européenne ou aux fils des émirs du pétrole. Si tous leurs rêves reflétaient réellement leur personnalité et étaient sensiblement différents, ils ne manquaient jamais d'y associer leurs amis. Bien sûr, ce n'était que des rêves mais tous prenaient plaisir à imaginer cet avenir radieux où chacun verrait ses désirs les plus fous enfin réalisés. 


Enfin, ce genre de chose n'est pas rare mais ce qui fut marquant dans ce cas là, c'est qu'effectivement ils finirent par toucher le gros lot. Une super cagnotte de plusieurs dizaines de millions d'euros. Ce qui avait été tellement espéré était tellement inespéré qu'on imagine facilement la joie délirante de nos amis. Evidemment, ceux qui ont une confiance très limitée en l'homme et en l'amitié seront certains de voir nos trois compères oublier tout d'un coup les liens d'amitié et de confiance tissés entre eux après toutes ces années et s'entredéchirer pour la possession unique de ce morceau de papier. Pourtant cela n'arriva pas. On posa le billet bien au milieu de la vieille table du salon puis on sortit toutes les bouteilles qu'on put trouver dans la maison. Bien sûr ils avaient en réserve une bouteille de Champagne pour une occasion comme celle-ci, mais elle fut insuffisante pour étancher leur soif de célébrer ce moment de folie. On se mit à attaquer tout ce qui pouvait ressembler à une boisson alcoolisée et l'espace d'une nuit ils burent à eux trois la bouteille de Champagne, leur infâme piquette qui servait de vin de table, un fond de Cointreau, une fillette de whisky, une bouteille de vodka trouvée sous l'évier et une bouteille d'eau de vie offerte par un voisin et dont ils n'étaient jamais parvenus auparavant à boire plus de l'équivalent d'un dé à coudre. On imagine bien que leur petite soirée festive fut tout à fait réussie.

Le réveil, un jour plus tard, le fut nettement moins. Les trois amis avaient retrouvé assez d'esprit pour se rendre compte qu'une chose clochait. En général ils étaient assez insouciants pour ne pas s'affliger de ce qu'ils considéraient comme des détails sans importance et ne se laissaient jamais distraire par les petites contrariétés de l'existence ; mais là, c'était différent car leur précieux billet avait évidemment disparu.


Est-ce qu'un des trois aurait commis une incroyable indélicatesse ? C'était impossible. Ils se connaissaient trop pour se soupçonner et la somme était tellement faramineuse qu'on pouvait la diviser par trois, par six ou même par dix sans que cela fasse sourciller le plus avaricieux de gagnants. Non, le billet ne pouvait qu'être tombé quelque part.

Alors on chercha. On chercha sur la table, parmi les cadavres de bouteilles. Sous la table, parmi d'autres cadavres de bouteilles. On s'énerva, fouillant furieusement partout. Puis on se calma, prospectant scientifiquement chaque endroit où le précieux papier aurait pu se trouver. On se questionna mutuellement, n'avait-on pas par inadvertance rangé le billet quelque part ? On chercha alors dans les tiroirs, dans les placards, et même dans les vêtements. Parfois, l'ombre d'un soupçon se leva, mais on s'efforça de l'ignorer. Une telle duplicité ne pouvait avoir sa place dans le groupe qu'ils formaient. Après une semaine de recherches intensives, on n'avait toujours rien trouvé.

La deuxième semaine de prospection n'apporta rien de plus. Personne n'était sorti de la maison et l'on s'était occupé exclusivement de la traque du billet perdu.

La troisième semaine, il fallut se résigner à rependre ses activités habituelles. Chacun était d'accord sur le fait que le billet devait bien être quelque part, on s'accordait encore à penser qu'il s'était égaré dans un endroit où leurs efforts ne les avaient pas encore conduits. On décloua certaines lattes du parquet. Toujours rien.

La quatrième semaine de recherches infructueuses finit par peser trop lourdement sur les esprits déjà très éprouvés. Le premier ami, le plus faible, s'effondra complètement. Il craqua psychologiquement, comme on pouvait le craindre de la part de quelqu'un sujet à la dépression, mais ce qui fut plus surprenant c'est qu'à ce moment-là, les deux autres amis reportèrent sur lui toute leur rancune et ne cessèrent dès lors de lui faire les reproches les plus cruels et les plus injuste. A croire qu'il était l'unique responsable de ce fiasco. Puis on se permit même de le soupçonner ouvertement. Sa dépression n'était-elle pas feinte afin d'éloigner de lui les soupçons ?


La cinquième semaine apporta la preuve que la dépression de leur ami n'était pas feinte. Ses amis le trouvèrent pendu au plafond. Ils eurent immédiatement l'idée que c'était peut-être un crime déguisé en suicide et se montrèrent une extrême méfiance réciproque. Chacun commençait à se demander si l'autre n'était pas responsable du crime et n'était pas par la même occasion le voleur du billet.

Pourtant, on trouva un mot écrit par leur ami dans lequel celui-ci les accusait d'avoir comploté contre lui et de l'avoir poussé au suicide. D'après lui, c'étaient eux deux qui avaient subtilisé le billet et avaient imaginé toute cette histoire de disparition dans le seul but de se débarrasser de lui. Le mot, d'ailleurs en grande partie assez confus, semblait réellement écrit de la main du disparu dont on reconnaissait volontiers l'écriture et l'esprit de paranoïa délirante. Cependant, même après que les autorités aient elles-mêmes constaté qu'il s'agissait bel et bien d'un suicide, le doute qui avait été semé dans leur esprit, l'idée d'une machination infernale, ne cessa dès lors de cheminer et de croître  lentement en eux.

Pourtant, il se passa encore un mois entier sans qu'aucun élément nouveau ne vienne troubler encore plus une atmosphère particulièrement tendue. Les deux amis décidèrent de se séparer. On allait rendre la maison aux propriétaires, vendre les quelques meubles qui leur appartenaient en commun, se partager les économies et partir chacun de son côté. Evidemment, chacun se promettait de garder un œil sur  l'autre en cas de changement subit de niveau de vie.


Ce fut à ce moment précis que le billet fit sa réapparition.


L'histoire du suicide de leur ami avait été relayé par tous les journaux du coin et apparemment peu de personnes semblaient intéressées par l'achat de leur pauvre mobilier, aussi, en désespoir de cause, on se décida à sortir de la maison tout ce qui n'avait pas pu trouver d'acquéreur et de faire ainsi, dans le jardin, une sorte de brocante improvisée. Ce fut juste au moment où ils sortirent la lourde table en bois sur laquelle ils avaient fastueusement célébré leur éphémère bonne fortune qu'ils se rendirent compte de l'injustice qui avait été la leur à l'égard de leur troisième ami.

En basculant la table sur le côté pour lui faire passer la porte, un mince bout de papier qui avait dû se glisser, on ne sait comment, dans une fente du bois, venait de s'échapper et de tomber sur le sol. Ils n'eurent pas besoin de se pencher pour comprendre qu'il s'agissait du billet tant recherché. Ils se regardèrent longtemps en silence, se rappelant tout d'un coup combien avait été précieuse leur ancienne amitié. Ils n'eurent pas besoin de parler pour deviner à quoi pensait l'autre. Ils se revoyaient tous les trois assemblés autour de cette table, unis par le sentiment réconfortant que leur belle amitié serait éternelle...

On ramassa le billet, rentra la table et les autres meubles. On annula la brocante et appela les propriétaires pour leur annoncer qu'on gardait la maison pour quelques mois encore. Ceux-ci, bien qu'un peu surpris, se montrèrent enchantés : personne n'avait voulu d'une maison où il y avait eu un mort.

Les deux amis remirent le billet sur la table. Il était toujours valable et ils se trouvaient donc une nouvelle fois multimillionnaires. La veillée fut cette fois fort triste. On but un peu, pour se souvenir et pour « marquer le coup ». Par souci d'équité, mais peut-être plus encore par culpabilité, on décida d'envoyer un tiers de la somme à la famille de cet ami. Puis ils allèrent se coucher, laissant là le fameux billet.


Si la soirée fut triste et morne, la matinée fut beaucoup plus agitée : le billet avait de nouveau disparu ! Les deux amis se regardèrent bizarrement. Quelle malédiction les touchait donc ? D'un seul geste, ils se jetèrent sur la table, la bousculèrent sur le côté mais cette fois-ci rien ne tomba. Cela n'était pas suffisant, l'ami le plus costaud se saisit d'une hache et entrepris consciencieusement de démolir la table. Toujours rien. Par terre non plus. Le billet ne pouvait avoir disparut une deuxième fois. Les deux amis, qui autrefois avaient souvent eu en même temps les mêmes idées, eurent cette fois-ci encore la même pensée : cela ne pouvait être que l'autre qui s'en était emparé. Ils étaient nerveusement très ébranlés car cette pensée se fit en eux avec une force et une évidence qui rien ne pouvait confirmer mais qui les poussèrent d'emblée à considérer l'autre comme un véritable criminel.

L'ami qui venait d'inspecter en vain le sol de la pièce leva les yeux vers celui qui avait fendu la table à grands coups de hache. Celui-ci tenait encore dans la main son outil qui pouvait tout aussi bien être une arme redoutable. Ce qui arriva alors, fut tout aussi prévisible qu'inattendu. Celui qui était désarmé se saisit d'un couteau qui traînait dans la cuisine et le plongea avec détermination dans le ventre de son ami.

Mieux valait tuer qu'être tué !

Son avocat tenta bien de présenter ce geste comme étant de la légitime défense mais les jurés durent penser que ce n'était là qu'un acte ignoble poussé par des pensées crapuleuses. Le troisième ami et dernier survivant fut donc emprisonné. Il fit aussitôt appel, fermement décidé à sortir de prison afin de trouver où son ami avait caché le billet gagnant. Il savait qu'à la morgue on n'avait rien trouvé sur lui, si toutefois on pouvait faire confiance à des agents municipaux sans doute sous-payés et qui pouvaient à l'occasion délester quelques clients dont personne n'entendrait jamais la plainte. Peut-être faudrait-il aussi qu'il leur rende une visite... Enfin, comme tout ceci l'agita beaucoup, sa maladie empira et une embolie finit par mettre un terme précoce à toutes ses inquiétudes.


Que les employés de la morgue soient rassurés, personne ne pourra désormais mettre en cause leur intégrité car le billet gagnant fit à nouveau une apparition miraculeuse. Un promoteur avait fini par racheter la « maison maudite » et plusieurs équipes s'étaient succédées pour démolir le bâtiment afin d'y construire à la place un vaste complexe sportif. Comme un des menuisiers chargés de démolir le parquet et de conserver ce qui pouvait être récupéré fit soudainement l'étalage d'une fortune colossale, certains en tirèrent aussitôt des conclusions brillantes et évidentes et l'homme en question, harcelé de toutes parts, finit par avouer avoir trouvé le billet entre deux lattes de plancher qui avaient dû être déclouées puis mal rassemblées.

Commencèrent alors de nombreux procès concernant la propriété juridique du billet. Les proches des trois amis, les anciens propriétaires de la maison, le promoteur et le menuisier s'affrontèrent alors dans ce qui fut à l'époque un procès fleuve. Procès que gagna finalement le menuisier, juste avant de disparaître à son tour.


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