Lundi 28 décembre 2009 1 28 /12 /Déc /2009 01:33
Intéressant cet extrait d'un texte de Julien Gracq sur Angers, tiré de "La forme d'une ville" (1985) qu'on vient de me faire connaître. Cela m'a fait penser au jugement très dur de Rimbaud concernant Charleville. Certes, Gracq n'est pas né à Angers, mais on aurait pu s'attendre à quelque chose d'un peu plus flatteur...

"Le génie d'Angers - s'il y a un génie du lieu - m'a toujours paru être celui du confinement : son site mesquin, choisi à l'écart du fleuve, sur un affluent de médiocre calibre, fait songer à ces natures étriquées qui, au test du village, s'effraient devant l'étendue disponible et vont entasser maisons et église dans un coin perdu du rectangle de la table à jeu. (…). Cette respiration courte est presque immédiatement perceptible au promeneur étranger qui va au hasard des rues, surtout si ses pas se dirigent vers le quartier désert de la cathédrale, ses ruelles peuplées de chats dormeurs et de pots de géranium, où à peine entrevoyait-on jadis, de loin en loin, flotter silencieusement la robe d'un prêtre : intrigues en vase clos, odeur caractéristique de renfermé social, micro-sociétés stagnantes et mesquinement conflictuelles, Angers, et non la cité balzacienne, m'a toujours paru être la vraie patrie du "Curé de Tours" (…).
Centre administratif peu surchargé, plus riche de notaires que d'entrepreneurs, appareil digestif discret de la rente foncière - d'ailleurs proprette, fleurie, avenante, le pouls légèrement ralenti, comme si un certain quantum de loisir surnuméraire flottait incorporé aux occupations des jours ouvrables - la cité des bords de Maine s'est aménagée pour les commodités douillettes d'une fin de vie cossue bien plutôt que pour le stress à l'américaine. (…)
La ville a changé depuis mon enfance. Elle s'est animée ; elle a troqué sa nonchalance presque paysanne pour une agitation de commande (…) J'aime pourtant entre deux trains (…) monter, à droite des douves du château, jusqu'à l'impasse du mail exigu qui se termine en à-pic au-dessus des jardins de la Maine, établis sur l'emplacement de l'ancienne et laide rangée de maisons du quai. Le château, démoulé de frais comme d'un moule à sable d'enfant, est la plus belle masse de maçonnerie aveugle que je connaisse en France, avec la cathédrale d'Albi ; l'ardoise cimentée à plat y souligne un appareillage plaisant à l'oeil (…) Devant les témoignages d'étrangers qui les visitent toutes deux pour la première fois, et que Nantes rebute autant qu'Angers les séduit, j'ai parfois l'impression d'être sans équité pour cette ville. Mais le sentiment persiste, plus fort que tout, que je n'ai rien à attendre d'elle".

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