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Je viens de terminer la lecture de ce récit autobiographique : Arthur Schnitzler, Une jeunesse viennoise, biblio, Livre de poche, 508pp. J’avais repéré le livre cet été, dans une petite librairie de Megève où j’attendais pendant que ma sœur faisait les boutiques, mais rentré à Angers j’ai eu la surprise de voir qu’il y était introuvable. Je l’ai donc commandé sur Amazon avec plusieurs autres livres de cet auteur, les libraires pouvant consacrer un peu plus de place aux bons auteurs classiques plutôt qu’au dernier BHMW…
Je savais que cet écrivain autrichien était de la même veine que Thomas Mann, Hermann Hesse et Stefan Zweig que j’aime beaucoup. Un très beau style servant une histoire tout en nuances psychologiques et en subtilités sentimentales. Mais la Jeunesse viennoise que je viens de lire n’est pas un roman mais le récit autobiographique de la jeunesse de l’écrivain. Moi qui aime tant les bildungsromans, je ne pouvais que m’intéresser à cet écrit consacré à la période de formation d’un écrivain ; et pourtant j’ai été quelque peu déçu. Bien sûr, il évoque au-delà des « brumes irisées » du passé et dans la « chatoyante aurore du souvenir » (sic : il met un point d’honneur à ne pas nier le mauvais style de ses premiers essais littéraires) sa formation de médecin que viennent contrarier sa passion pour la littérature et son désir de devenir écrivain, mais en réalité il passe plus de temps à nous raconter comment il a pu coucher avec Lilli ou Lolotte, pourquoi il a trompé Olga et pourquoi il n’a pas pu baiser telle Lorette ou demi-mondaine trop chère pour lui… C’est vrai qu’en général j’aime bien ce genre d’anecdotes croustillantes, mais cette alternance systématique entre son métier de médecin, ses aspirations littéraires et ses besoins génésiques est au final un peu lassante…
Le dernier extrait que je mets du livre (p.p. 471-472) est de loin le plus important et le plus riche en significations et mérite qu’on s’y penche un peu plus longuement…
« … nous nous décidâmes de tirer au sort, ou plutôt de jouer les faveurs de la jeune dame qui n’était absolument pas prude mais seulement indécise. Je fus le gagnant. Mais comme elle venait de nous dire le nom de son amant, un aristocrate hongrois dont, par hasard, je connaissais parfaitement l’état de santé, grâce à l’indiscrétion d’un médecin, et comme, en outre, passant mon bras autour de son cou, j’avais senti sous ma main un ganglion que mes connaissances médicales m’avaient fait trouver très suspect, je renonçai noblement à ma récompense en la cédant à mon ami, que plus aucun danger – pour son bonheur et son malheur - ne menaçait dans ce domaine et me rendis à un café tout proche où, inspiré par cette aventure lamentable, je commençai à écrire un acte où résonne pour la première fois, assez languissant, le ton sceptique et épicurien que l’on retrouvera dans les scènes d’Anatole » (p.272)
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« Des œuvres plus importantes n’arrivaient toujours pas à donner quoi que ce soit de bon. Das Mysterium der Ebe, ce sujet de comédie qui m’avait déjà occupé six ans plus tôt, reparaissait à présent, sous un autre éclairage, à mon horizon, mais je ne parvins pas à dépasser un premier acte à l’état d’esquisse et le début du deuxième. […] était le titre d’une nouvelle dans laquelle je peignais une jeune femme qui faisait pénitence dans les bras d’un amant pour la vertu qu’elle avait montrée durant des années. Mais j’étais encore moins versé dans l’art du récit qu’habile à conduire un dialogue, et je ne réussis à produire, une fois de plus, qu’une œuvre entachée de sentimentalisme et parfois de bel esprit, malgré l’intensité de l’expérience personnelle sous le signe de laquelle elle avait été conçue ; peut-être est-ce pour cette raison, précisément, que j’éprouvais presque pour elle de la répugnance ; quoi qu’il en fût, c’était en tout point une œuvre d’amateur. » (p.399)
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« Et par instants, je parvenais à croire vraiment à sa fidélité, si peu que moi-même, malgré tout mon amour pour elle, je fusse capable de lui rester fidèle ou que je m’y efforçasse seulement le moins du monde. Mademoiselle Lizzi […] n’avait pas été du tout la première ni la seule dans les bras de laquelle j’avais pensé à Jeanette. Avant déjà, un des premiers soirs de mon séjour à Berlin, dans le voisinage d’un théâtre de banlieue, j’avais lié connaissance, dans la rue, avec une élégante et très jolie jeune dame qui, certes, m’avait suivi chez moi sans plus de façon, mais qui, ainsi que je m’en aperçus dès le lendemain dans son appartement, représentait tout de même au sein de sa profession, du reste indubitable, une sorte d’élite. Je me sentis presque un peu flatté quand, alors que j’étais en train de goûter avec elle, une voiture s’arrêta, d’où, de la fenêtre, je vis sortir deux messieurs extrêmement élégants et qu’il me fallut, comme un véritable amant de cœur, disparaître par l’escalier de service ; et lorsque, quelques jours plus tard, je racontai mon aventure à une de mes connaissances de Berlin, j’appris que la jeune dame, dont, après que je lui eus donné son adresse, il m’avait ôté le nom de la bouche, était en ce moment l’une des cocottes les mieux entretenues et que son nom était presque célèbre dans les milieux fréquentés par les noceurs berlinois. » (p.p. 428-429)
« Alors Lothar me conseilla d’envoyer ma nouvelle […] à la Blaue Donau, le supplément littéraire de la Presse, où, soi-disant, on s’intéressait également à la littérature moderne, et, comme je me montrais indécis, il ne se contenta pas de me dicter une lettre destinée au rédacteur en chef […], mais posta même, personnellement, le manuscrit. Quelques jours après, alors que, le miroir-réflecteur sur le front, j’étais justement en train de pratiquer un examen laryngologique, mon père me remit une enveloppe à en-tête de la Blaue Donau, adressée à la Polyclinique ; et après l’avoir ouverte, j’eus la satisfaction non seulement d’apprendre à mon père que ma nouvelle était acceptée mais encore de lui montrer quelques lignes fort aimables où l’on me l’annonçait en m’invitant à me présenter à la rédaction. C’est ainsi que je commençai d’une part à mettre plus d’espoirs dans mes principaux et véritables objets d’intérêt, et d’autre part, d’une manière tout à fait générale, à me sentir mieux, et moins enclin à l’hypocondrie. » (p.p. 454-455)
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« Si j’étais tendre avec elle, elle semblait presque vouloir s’abandonner, mais dès que je montrais plus d’ardeur, elle me repoussait avec hostilité, et plus j’avais été proche un moment auparavant d’atteindre mon but, plus il me fallait entendre de méchantes paroles à l’instant des adieux. Peut-être bien que, pour la chère et blonde enfant, ce qui faisait le charme principal de nos rencontres, c’était de savoir que son amant – qu’il le fût ou non – habitait la même maison que moi, était au courant de ses visites au jeune médecin et se consumait de jalousie. Trop de psychologie, du reste ! Disons simplement qu’il était un imbécile, qu’elle était une petite fripouille, et que j’étais maladroit. » (p.p. 463-464)
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« Cela ressemble à du fatalisme et n’en est pourtant point. Je ne crois pas à une providence qui se soucie du destin de chacun. Mais je crois que « certains êtres » existent, qui savent ce qu’il en est d’eux, même s’ils s’imaginent seulement, au mieux, le pressentir, qui prennent librement les décisions qui sont, pour eux, vitales, même lorsqu’ils pensent n’avoir été entraînés que par des événements fortuits et par des états d’âme, et qui sont toujours sur le bon chemin, même lorsqu’ils s’accusent de s’être trompés ou d’avoir manqué quelque chose. Bien sûr, tout cela ne compte pas pour moi, justement, j’aie le droit de me compter parmi ces quelques-uns ; mais comment devrait-on, comment pourrait-on seulement vivre, créer, et, parfois, jouir de la vie, si l’on ne s’imaginait pas être du nombre de ces élus ? » (p.p. 471-472)
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