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J’aime parfois aller faire un petit tour dans les solderies car je sais qu’on y trouve parfois des livres neufs à des prix incroyables. Etant donné que c’est mon budget principal (en ce moment, j’achète une trentaine de livres par mois), cela peut s’avérer assez intéressant. Et en effet, j’ai trouvé un lot de livres neufs des éditions Philippe Picquier à -85% ! J’en ai tout de suite pris une petite quinzaine.
Mais ce n’est pas de cela dont je veux parler.
Au moment où j’étais en train de faire cette merveilleuse découverte, j’ai entendu le bruit caractéristique d’un verre brisé. Un homme venait de faire tomber d’une étagère et de casser un objet en verre. L’observant du coin de l’œil, je pouvais voir qu’il était un peu gêné. Allait-il appeler une vendeuse pour signaler l’incident, demander une balayette, ou au contraire ne rien faire ? J’avais misé sur la dernière option, et effectivement il avait pris le parti de pousser les bouts de verre sous le présentoir.
-Mais monsieur, vous ne semblez pas avoir l’intention de vous dénoncer ! Il faut être citoyen monsieur et assumer ses responsabilités ! Oui, inutile de vous cacher, je vais vous tout de suite aller vous dénoncer…
Intérieurement, je souriais du désarroi du pauvre monsieur dont au début j’avais condamné le geste qui manquait de courage ou de sincérité ; mais la petite vieille qui venait de lui crier dessus pour attirer toute l’attention du magasin afin de le mortifier et qui semblait avoir une certaine prédilection pour la délation me parut nettement moins sympathique. Bien sûr, à ce moment-là, comme j’étais à côté de la scène, j’aurais pu prendre parti pour l’un ou l’autre des protagonistes. J’avoue avoir été tenté de dire ce que je pensais de cet « acte citoyen » qui consistait à dénoncer son prochain, surtout que manifestement la vieille dame se prenait pour une héroïne, poursuivant le pauvre homme dans le rayon…
Finalement, cela tournait au tragi-comique. Poussé à bout, l’homme envoya promener la vieille dame et l’incident n’eut pas de suite. Sauf qu’évidemment, j’enregistrais mentalement la scène. Dans des situations de ce genre, il me semble important de ne pas juger immédiatement. Je pense notamment au rôle de l’artiste qui n’est pas, à mon avis, de prendre systématiquement parti. Mieux vaut enregistrer la scène pour l’intégrer plus tard dans un roman ou en faire une nouvelle…
Si j’avais pris parti immédiatement, en adressant un reproche à l’homme, je n’aurais satisfait que ma propre vanité, le contentement intime lié au sens du devoir, car il est clair que cela ne l’aurait pas poussé à assumer ces actes une prochaine fois. Sans compter que l’incident venait d’une maladresse et non d’un acte de vandalisme et ne revêtait pas une grande importance. Si à l’inverse, j’avais sermonné la vieille dame, il est clair que cela ne l’aurait pas éclairé non plus, certaine qu’elle était d’être dans son bon droit, investie d’une sorte de mission civilisatrice. J’aurais pu à mon tour lui faire honte en lui montrant que l’acte de délation n’est pas particulièrement noble et infiniment plus mesquine que celle de cacher la bêtise qu’on vient de faire, mais j’aurais probablement gaspillé du temps et de l’énergie pour rien. Ce n’est pas en faisant honte aux gens ni en les braquant qu’on leur apprend quoi que ce soit.
C’est d’autant plus vrai que j’ai assez peu de sympathie pour les donneurs de leçon, et c’est la raison pour laquelle je suis un peu méfiant dès qu’on commence à me servir un discours dans lequel le mot « citoyen » revient à tout bout de champ. Il sert bien trop souvent d’excuse à mon goût et de prétexte à une pensée formatée, et mon indépendance d’esprit m’est trop précieuse pour me ranger docilement dans le camp des bien-pensants…
Enfin, à cet instant-là m’est revenue une citation de Spinoza qui m’a longtemps marqué : « Ne pas juger, ne pas aimer, ne pas haïr, mais comprendre ». On pourrait dire, dans cet esprit, qu’un « écrivain citoyen » ne doit pas railler ni détester, mais noter… dans son petit cahier…
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