Dimanche 14 février 2010 7 14 /02 /Fév /2010 00:39

Ce qui stupéfiait Trophime Abramovich, à part bien sûr les pyramides d’Egypte et le fait que l’homme ait marché sur la lune, c’est qu’il venait d’apprendre qu’on pouvait trouver jusqu’à 80 traces d’urines différentes dans ces petites assiettes de cacahuètes qu’on trouve dans les bars, posées sur le comptoir et à la disposition du client. Cela viendrait de l’habitude qu’auraient les clients de prendre une petite poignée à la sortie des toilettes…

Voilà le genre de réflexion à laquelle se livrait notre cher Trophime en engloutissant avec gourmandise sa dernière poignée d’arachides. Des grillées et salées. Ses préférées. Peut-être aurait-il dû s’en abstenir depuis qu’il connaissait l’origine du petit goût piquant qui agrémentait ses amuse-gueule préférés, mais il avait faim et c’était dans ce bar la seule chose gratuite. Et puis, manger des cacahuètes, c’était comme fumer une cigarette ou tenir un verre de whisky dans la main : c’était idéal pour donner une contenance.

Manger des cacahuètes aussi suspectes, cela ne le dérangeait pas vraiment, il était assez peu fixé de lui-même. Cependant, il y avait quand même quelque chose qui le chiffonnait. Depuis quelque temps, plusieurs choses semblaient survenir dans sa vie alors même qu’il avait su la rendre suffisamment inintéressante pour bannir de son horizon toute nouveauté déstabilisante. Il y avait eu la rencontre avec cette femme, puis le rendez-vous qu’il s’était donné à lui-même dans cet hôtel… Perdait-il la tête ? Pourquoi faisait-il des choses aussi bizarres qu’offrir un bouquet de fleurs à une femme ?

Et que se passait-il donc actuellement ?

En apparence, tout semblait normal. C’était bien le même bar où il avait ses petites habitudes, mais au lieu de retrouver les mêmes habitués, il se retrouvait au milieu d’une multitude de couples. Des gens qui semblaient s’amuser beaucoup. Pourquoi étaient-ils donc aussi joyeux alors qu’ils dépensaient autant d’argent ? Peut-être n’étaient-ils pas au courant de la combine et du fameux filon qu’étaient les cacahouètes gratuites…

Trophime était donc un peu gêné d’être le seul à en profiter. Et puis, il avait l’impression qu’on se rendait compte de sa présence solitaire. C’était terriblement gênant. Un sentiment tout nouveau. On se s’apercevait qu’il existait. Sans doute cela aurait pu être quelque part un peu plaisant, et pourtant il n’en tirait qu’un motif d’embarras. Peut-être cela tenait-il au fait qu’il était le seul à ne pas être en couple…

Il commençait à se sentir de plus en plus mal à l’aise. Il serait bien parti sur-le-champ, mais cela aurait encore plus attiré l’attention sur lui. Et cela aurait ressemblé à une fuite et Trophime Abramovich n’avait pas assez de courage pour fuir. Pas tant qu’on le regarderait. Non, il lui fallait rester encore un peu…

Alors, comme dans les vieux westerns où les cow-boys sont assiégés dans un fort par des indiens et essayent de faire durer le plus longtemps possible leurs munitions, comprenant qu’il lui restait peu de cacahuètes, Trophime se mit à les picorer une par une, attendant qu’on ne fasse plus attention à lui, mais lorsqu’il fut venu à bout de toutes ses réserves, il lui fallu sacrifier son carré de chocolat qu’il avait espéré ramener chez lui pour l’offrir à d’éventuels invités (le facteur en janvier pour le calendrier ou des enfants à Halloween), manger le sucre restant et jouer avec le papier, avec la lenteur et la concentration apparente d’un maître d’origami.

Mais que se passait-il donc ce soir ?

Le monde était-il devenu fou ?

Où étaient passés tous ces piliers de comptoir, ces magnifiques philosophes du Tout, ces merveilleux psychologues du social, ces amateurs éclairés de politique ? Qu’étaient devenus les misogynes, les inconditionnels des blagues RTL, les « refaiseurs » de monde, les courageux dénonciateurs de complots et les valeureux sportifs du quarté plus ?

Y aurait-il eu un changement de propriétaire ?

Mais c’était incroyable, pas d’enfants qui braillent, pas de couples se disputant, pas de lycéens, ni d’étudiants… Tout autour de Trophime, ce n’étaient que murmures, regards complices, mots doux, doigts enlacés sur les tables et jeux de jambes dessous. Un peu partout, on avait allumé des petites bougies, les serveurs étaient souriants et aimables, le vin coulait à flot. Un pakistanais était venu par trois fois lui offrir ses roses et des gadgets pour amoureux. Tout le monde était gentil et semblait heureux.

C’en était insupportable.

Trophime trouvait particulièrement mal séant et inconvenant d’afficher un bonheur aussi insolent. S’il n’avait pas été d’une manière aussi évidente en infériorité numérique et s’il n’avait pas été aussi lâche, il aurait eu à cœur de leur dire à tous son sentiment mais il se contenta de demeura silencieux, condamnant en pensée ces émotions qui lui étaient aussi étrangères qu’offensantes.

Puisque c’était ainsi, il ne reviendrait plus dans cet établissement.

Profitant d’un moment où l’attention générale semblait se porter vers un monsieur qui venait de se mettre à genoux aux pieds de sa femme, sans doute pour l’aider à enlever ses chaussures puisqu’il avait bien remarqué que celle-ci n’avait cessé au cours du repas d’essayer de les enlever en les frottant contre la jambe de son compagnon qui devait très certainement s’en montrer très irrité, Trophime Abramovich se dirigea vers la sortie. Superstitieux, il évitait déjà de mettre le nez dehors les jours de vendredis 13, mais il se dit que les dimanches 14 février seraient également à marquer d’une pierre noire. Un jour où désormais il lui faudrait tenir le siège chez lui, quitte à entamer le stock de cacahuètes constitué patiemment à force d’allés et venues aux toilettes.

Mais c’était le prix de la tranquillité, pensa-t-il.

Le bonheur ne vaut que lorsqu’il n’est partagé avec personne. Comme les cacahuètes.


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Commentaires

Ah Merci Marc d'avoir quand même partagé ce texte avec les lecteurs du blog !
Commentaire n°1 posté par Francesca le 14/02/2010 à 11h51
Bravo Marc ! J'adore Trphime et ce style te va si bien !
J'ai une copine un peu moins décalée que Trophime, qui a vécu ça :
 Elle s'est achetée trois jolies roses, d'un jaune orangé profond avec les pétales bordées de rouge grenat en dégradé.

Les fleurs sont magnifiques, et elle se les ait offertes. La vendeuse lui a fait une belle présentation et a joint un petit paquet de poudre à mettre dans l'eau pour qu'elles se conservent longtemps. Elle aurait au moins une semaine pour savourer le plaisir de se fêter.

C'est la couleur, surtout, qui l'a décidée. D'habitude elle achète de préférence des roses rouges, mais aujourd'hui, et pour elle-même, elle a pensé que ce n'était pas indiqué. Elle a eu le coup de foudre pour celles qui étaient là, dans un coin à côté de la caisse, délaissées, mais pourtant si flamboyantes. Ce n'est pas leur jour, les couleurs qui partent aujourd'hui sont des couleurs franches et classiques : le rouge vif, le blanc, le rose. Et pourtant ces roses-là l'attirent beaucoup plus. Peut-être parce que ce n'est pas son jour non plus, qu'elle est mise de côté, elle aussi.

De retour à la maison, elle a bien pris le temps de s'occuper de leur faire une belle mise en valeur et s'est reculée un peu pour juger de l'effet. Son souffle s'est suspendu un instant en constatant, une fois de plus, combien la nature peut produire de la beauté. Aucune des trois fleurs n'est pareille à ses sœurs, leur forme est élégante, semblable à un calice ; on dirait une femme gainée dans un fourreau orange avec un bustier en tons dégradés bordé de plumes grenat à la partie supérieure. Légèrement inclinée cette femme-rose semble s'offrir en vous regardant profondément dans les yeux.

Les fleurs ont un langage, paraît-il. On entendait à la radio, depuis deux jours que le symbole de la déclaration d'amour, c'est la rose rouge, unique, grande de préférence. Elle veut dire grand amour, passion, coup de foudre. Les roses blanches, c'est pour la pureté, l'amour pur, moins charnel. On offre alors un bouquet de huit à dix fleurs. La couleur rose est pour l'amour romantique, les fleurs se mettant en bouquet, également. Le jaune, attention, est pour la jalousie, l'infidélité, l'amour finissant. Pour une passion démesurée, ou désespérée, le symbole serait un énorme envoi de cent une roses.

Rien n'était dit sur une composition de trois fleurs dans la couleur orange avec dégradé rouge sombre. Elle avait fait ce choix parce que, justement, n'ayant pas d'amoureux et le déplorant, elle ne pouvait pas se glisser dans les critères convenus. Mais les faiseurs de langage des fleurs trouveraient-ils un sens à son petit bouquet ? Il lui a fallu s'en informer et apprendre que les roses de ton orange correspondaient à un appel, un besoin d'amour, d'enthousiasme, de gaieté. Rien n'était dit sur l'adjonction d'un deuxième ton de rouge sur les pétales extérieures, mais elle a décidé que ça mettait de la beauté et de la grandeur à l'appel.

Elle est restée songeuse un instant, puis a décidé qu'elle ferait un clin d'œil, de temps en temps aux roses orange dégradé rouge, qu'elle en offrirait..... peut-être.

Commentaire n°2 posté par Moune le 14/02/2010 à 15h18

Bravo pour cet amusant article, joli pied de nez  en ce jour de la St-Valentin!

Trophime a utilisé les cacahuètes comme une allégorie du plaisir de se retrouver seul !

C’est plaisant cette comparaison que tu as faite de ces couples d’amoureux avec des cow-boys et des cacahuètes comme munitions, se sentant littéralement assiégé par tout ce bonheur autour de lui

Ton récit est subtilement bien mené puisqu'on ne découvre qu’à la fin la raison pour laquelle il voulait à tout prix se donner une contenance en se focalisant sur les cacahuètes.

Eh bien quelle belle imagination !!

Commentaire n°3 posté par Faby le 14/02/2010 à 15h38
j'espère que Trophime sera heureux de voir arriver la prochaine St Valentin, ça voudra dire qu'il n'est plus seul ! je lui souhaite de tout mon coeur !

j'ai beaucoup aimé le texte de Moune !
Commentaire n°4 posté par Janou le 15/02/2010 à 02h53
Trophime est de retour pour la Saint-Valentin ! Le texte est plaisant mais quelques petites fautes se sont glissées parmi les cacahuètes...
Commentaire n°5 posté par Armande le 16/02/2010 à 19h04
Ah mince... Il faudrait que j'aille voir cela... mais pas le courage ce soir...
Réponse de Marc Lefrançois le 17/02/2010 à 01h12

Ce récit vaut son pesant de cacahuètes !!!

Je ne sais pas pourquoi, mais je l'ai vu venir ce 14 février !!!

Il a un sacré complexe quand même ce Trophime !

Bonne soirée Marc !

Commentaire n°6 posté par Guislaine le 14/04/2010 à 17h54

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