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Ce qui stupéfiait Trophime Abramovich, à part bien sûr les pyramides d’Egypte et le fait que l’homme ait marché sur la lune, c’est qu’il venait d’apprendre qu’on pouvait trouver jusqu’à 80 traces d’urines différentes dans ces petites assiettes de cacahuètes qu’on trouve dans les bars, posées sur le comptoir et à la disposition du client. Cela viendrait de l’habitude qu’auraient les clients de prendre une petite poignée à la sortie des toilettes…
Voilà le genre de réflexion à laquelle se livrait notre cher Trophime en engloutissant avec gourmandise sa dernière poignée d’arachides. Des grillées et salées. Ses préférées. Peut-être aurait-il dû s’en abstenir depuis qu’il connaissait l’origine du petit goût piquant qui agrémentait ses amuse-gueule préférés, mais il avait faim et c’était dans ce bar la seule chose gratuite. Et puis, manger des cacahuètes, c’était comme fumer une cigarette ou tenir un verre de whisky dans la main : c’était idéal pour donner une contenance.
Manger des cacahuètes aussi suspectes, cela ne le dérangeait pas vraiment, il était assez peu fixé de lui-même. Cependant, il y avait quand même quelque chose qui le chiffonnait. Depuis quelque temps, plusieurs choses semblaient survenir dans sa vie alors même qu’il avait su la rendre suffisamment inintéressante pour bannir de son horizon toute nouveauté déstabilisante. Il y avait eu la rencontre avec cette femme, puis le rendez-vous qu’il s’était donné à lui-même dans cet hôtel… Perdait-il la tête ? Pourquoi faisait-il des choses aussi bizarres qu’offrir un bouquet de fleurs à une femme ?
Et que se passait-il donc actuellement ?
En apparence, tout semblait normal. C’était bien le même bar où il avait ses petites habitudes, mais au lieu de retrouver les mêmes habitués, il se retrouvait au milieu d’une multitude de couples. Des gens qui semblaient s’amuser beaucoup. Pourquoi étaient-ils donc aussi joyeux alors qu’ils dépensaient autant d’argent ? Peut-être n’étaient-ils pas au courant de la combine et du fameux filon qu’étaient les cacahouètes gratuites…
Trophime était donc un peu gêné d’être le seul à en profiter. Et puis, il avait l’impression qu’on se rendait compte de sa présence solitaire. C’était terriblement gênant. Un sentiment tout nouveau. On se s’apercevait qu’il existait. Sans doute cela aurait pu être quelque part un peu plaisant, et pourtant il n’en tirait qu’un motif d’embarras. Peut-être cela tenait-il au fait qu’il était le seul à ne pas être en couple…
Il commençait à se sentir de plus en plus mal à l’aise. Il serait bien parti sur-le-champ, mais cela aurait encore plus attiré l’attention sur lui. Et cela aurait ressemblé à une fuite et Trophime Abramovich n’avait pas assez de courage pour fuir. Pas tant qu’on le regarderait. Non, il lui fallait rester encore un peu…
Alors, comme dans les vieux westerns où les cow-boys sont assiégés dans un fort par des indiens et essayent de faire durer le plus longtemps possible leurs munitions, comprenant qu’il lui restait peu de cacahuètes, Trophime se mit à les picorer une par une, attendant qu’on ne fasse plus attention à lui, mais lorsqu’il fut venu à bout de toutes ses réserves, il lui fallu sacrifier son carré de chocolat qu’il avait espéré ramener chez lui pour l’offrir à d’éventuels invités (le facteur en janvier pour le calendrier ou des enfants à Halloween), manger le sucre restant et jouer avec le papier, avec la lenteur et la concentration apparente d’un maître d’origami.
Mais que se passait-il donc ce soir ?
Le monde était-il devenu fou ?
Où étaient passés tous ces piliers de comptoir, ces magnifiques philosophes du Tout, ces merveilleux psychologues du social, ces amateurs éclairés de politique ? Qu’étaient devenus les misogynes, les inconditionnels des blagues RTL, les « refaiseurs » de monde, les courageux dénonciateurs de complots et les valeureux sportifs du quarté plus ?
Y aurait-il eu un changement de propriétaire ?
Mais c’était incroyable, pas d’enfants qui braillent, pas de couples se disputant, pas de lycéens, ni d’étudiants… Tout autour de Trophime, ce n’étaient que murmures, regards complices, mots doux, doigts enlacés sur les tables et jeux de jambes dessous. Un peu partout, on avait allumé des petites bougies, les serveurs étaient souriants et aimables, le vin coulait à flot. Un pakistanais était venu par trois fois lui offrir ses roses et des gadgets pour amoureux. Tout le monde était gentil et semblait heureux.
C’en était insupportable.
Trophime trouvait particulièrement mal séant et inconvenant d’afficher un bonheur aussi insolent. S’il n’avait pas été d’une manière aussi évidente en infériorité numérique et s’il n’avait pas été aussi lâche, il aurait eu à cœur de leur dire à tous son sentiment mais il se contenta de demeura silencieux, condamnant en pensée ces émotions qui lui étaient aussi étrangères qu’offensantes.
Puisque c’était ainsi, il ne reviendrait plus dans cet établissement.
Profitant d’un moment où l’attention générale semblait se porter vers un monsieur qui venait de se mettre à genoux aux pieds de sa femme, sans doute pour l’aider à enlever ses chaussures puisqu’il avait bien remarqué que celle-ci n’avait cessé au cours du repas d’essayer de les enlever en les frottant contre la jambe de son compagnon qui devait très certainement s’en montrer très irrité, Trophime Abramovich se dirigea vers la sortie. Superstitieux, il évitait déjà de mettre le nez dehors les jours de vendredis 13, mais il se dit que les dimanches 14 février seraient également à marquer d’une pierre noire. Un jour où désormais il lui faudrait tenir le siège chez lui, quitte à entamer le stock de cacahuètes constitué patiemment à force d’allés et venues aux toilettes.
Mais c’était le prix de la tranquillité, pensa-t-il.
Le bonheur ne vaut que lorsqu’il n’est partagé avec personne. Comme les cacahuètes.
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