« L’automne, l’automne merveilleux, mêlait son or et sa pourpre aux dernières verdures restées vives comme si des gouttes de soleil fondu avaient coulé du ciel dans l’épaisseur des bois ».
J’aurais aimé écrire cette belle phrase sur l’automne qui est de Maupassant, mais il arrive parfois que l’on puisse ressentir pleinement la délicatesse d’une émotion, aussi fugace soit-elle, sans pour autant être capable de la décrire avec précision ou avec poésie. Il arrive même que l’on soit impuissant à apprécier certaines choses que l’on sait pourtant riches de sensations esthétiques. Proust, dans « Le temps retrouvé », décrit parfaitement cette expérience, toujours un peu douloureuse pour celui qui aspire à devenir écrivain :
« […] De la même manière, par acquit de conscience, je me signalais à moi-même comme à quelqu’un qui m’eût accompagné et qui eût été capable d’en tirer plus de plaisir que moi, les reflets de feu dans les vitres et la transparence rose de la maison. Mais le compagnon à qui j’avais fait constater ces effets curieux était d’une nature moins enthousiaste sans doute que beaucoup de gens bien disposés qu’une telle vue ravit, car il avait pris connaissances de ces couleurs sans aucune allégresse ».
Avec l’humour et la délicatesse qui est la sienne, il montre parfaitement bien pourquoi le métier d’écrivain demande une certaine maturité. Si le poète, l’écrivain, doit se faire voyant, c’est que tout réside dans sa capacité à relever ce qui dans le monde, dans la nature, chez les autres êtres humains, est pour ainsi dire invisible aux yeux de la plupart. « On ne voit bien qu’avec le cœur »… C’est cette capacité à s’émerveiller d’une lumière particulière, d’un objet singulier, d’un simple pavé inégal, qui fait l’artiste ; mais cela ne suffit pas encore car vient le moment où il faut raconter ce que l’on a vu, ce qu’on a perçu d’éternel dans ce fugace fragment d’inessentiel… Celui qui maîtrise à la fois la vision, la sensibilité et les mots devient alors réellement un grand écrivain, mais je crois que c’est une chose assez rare qui demande à la fois une certaine prédisposition et un lent et long apprentissage…