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Jeudi 29 octobre 2009 4 29 /10 /2009 00:15

17 heures 30. Fermeture des bureaux. Trophime Abramovich s’assure que tout est en ordre. D’un pas mesuré, il se dirige vers l’unique vasistas afin d’en vérifier le verrouillage. Puis il passe devant l’ordinateur, jette un coup d’œil et s’assure que tout l’appareillage électronique est éteint. Il se place devant le bureau et scrute d’un œil implacable l’agencement de son coin travail. Il hausse un sourcil, déplace d’un millimètre vers la droite son sous de main, tourne les capuchons de ses stylos dans le même sens et tire trois fois sur son tiroir pour vérifier que celui-ci est bien fermé à clé. Dubitatif, il glisse une petite clé dans la serrure, ouvre le tiroir, referme le tiroir et verrouille à nouveau avec la petite clé. Il tire trois fois sur le tiroir qui reste clos et affiche afin l’esquisse d’un sourire satisfait. Toujours d’un pas mesuré, c’est-à-dire trois pas et demi, il se dirige vers la sortie de son bureau, appuie sur le commutateur trois fois afin d’éteindre, de « fermer la lumière » a-t-il coutume de dire, verrouille la porte, et tire trois fois sur la poignée afin de vérifier l’inviolabilité de son lieu de travail.

17 heures 34. Trophime Abramovich franchit le seuil du bâtiment administratif. C’est un homme content. Pas exagérément heureux, juste heureux d’avoir rempli son devoir de bureaucrate. Une journée qui lui a donné une entière satisfaction. Une journée d’un labeur pénible et répétitif mais sans aucun imprévu. Sans surprise, car ce qu’il n’aime pas justement, ce sont les imprévus. D’une rigueur exceptionnelle, d’une ponctualité exemplaire, d’une efficacité légendaire, le sous-directeur de service Abramovich est particulièrement bien noté de ses supérieurs. La seule chose qu’on pourrait éventuellement lui reprocher, c’est son caractère quelque peu distant vis-à-vis de ses collaborateurs. Prendre un café ne fait pas partie de sa planification et se rendre à la machine à café, serait gaspiller inutilement 7 minutes de temps utile. Quel moyen après de les rattraper ? Pas question de tout décaler juste pour faire œuvre de sociabilité. Abramovich incarne l’efficacité froide et implacable. Après tout, ce n’est qu’une machine, une machine humaine, payée aux pièces, sans états d’âme, ne connaissant que le rendement dû à l’employeur comme objectif syndical.

17 heures 37, Trophime Abramovich a atteint le parking et se dirige vers sa voiture. Toujours d’un pas mesuré. Il pourrait marcher un peu plus vite mais il a calculé que le temps gagné par l’accélération du rythme était somme toute négligeable et risquait de produire une réaction chimique désagréable appelée « sueur » dont la principale manifestation physiologique connue était de ternir l’éclat du col blanc de ses chemises. Car cet homme, après l’imprévu, avait une hantise absolue de ce qui était sale. En gros, tout ce qui était sale, en désordre et imprévu terrifiait cet employé modèle. Sa vie ressemblait à une chambre propre et vide. Pas de poussière, mais pas de livres non plus. Rien qui pourrait le distraire de son conformisme intellectuel, pas de bruit, pas de rires d’enfants, un lit au carré, mais pas de femme.

Ce dernier point était sans doute le seul sur lequel Monsieur le sous-directeur daignait parfois réfléchir. L’idée d’avoir à rompre l’agréable et douce monotonie de son existence le faisait frémir d’effroi mais en même temps, au fond de son âme amidonnée se faisait sentir le besoin d’une présence féminine. L’ordre légendaire de la femme, l’efficacité mythique de la ménagère… Il se voyait déjà mitonnant des petits week-ends thématiques : récurage à fond de la salle d’eau, shampouinage de la moquette, nettoyage des vitres, astiquage des poignées de portes, et avec tout ça, des moments forts : grand nettoyage de printemps, grand nettoyage d’hiver…

C’est ce à quoi rêvait notre homme en se dirigeant vers sa voiture. Il rêvait doucement, car c’était quelqu’un de posé, même dans ses désirs. Et puis soudain, se passa quelque chose qui n’aurait pas dû se passer. Un frisson glacé lui parcouru l’échine. Entre lui et sa voiture venait de se produire un phénomène inexpliqué. Un événement inexplicable. A quelques mètres devant lui, venait en sens inverse une jeune femme qui allait dans sa direction. Théoriquement, elle devait parvenir à sa hauteur sans même lui jeter un regard, le dépasser en l’ignorant et continuer après cela toujours dans l’ignorance de ce qu’il avait existé et de ce qu’il avait un moment respiré dans la même sphère proxémique. Mais là, quelque chose n’allait pas, ce n’était pas normal, ce n’était pas logique : cette jeune femme LE regardait, plus incroyable : elle LUI souriait !

Et l’un le monde logique, rationnel et ordonné de Trophime Abramovich s’effondra en un chaos sans nom. Que faire, que dire, que penser ? Cerveau cortical et cerveau limbique se mirent en ébullition. En un fragment de secondes, les neurones établirent des connexions jusqu’alors inconnues, cherchèrent à identifier la jeune inconnue. Etait-ce une ancienne camarade de promo, une assistante quelconque, une voisine, une cousine ? Les questions se chevauchaient et, comble de l’horreur, notre Trophime commença à transpirer sans même avoir trouvé une seule réponse logique. La jeune femme approchait à son niveau, que faire ?

Alors Trophime Abramovich fit ce qui était le plus logique de faire, il esquissa un vague sourire, un de ces sourires de semi-connivences, passe-partout, qui semblent dire à la fois « bonjour » à une voisine, « comment ça va ? » à une collègue, et « ah tiens ça fait longtemps ! » à une connaissance. La jeune femme le dépassa. Un doute s’insinua en son esprit, aurait-il dû lui serrer la main ? Il se retourna, ce qui ne lui arrivait jamais, et constata que l’inconnue avait fait de même. Un moment d’hésitation. Souhaitait-elle lui parler ? Devait-il aller vers elle ? Lui tendre la main. Il cru un instant qu’elle lui tendait effectivement la main. Alors, il se mit vraiment à paniquer. Dans sa main droite, il avait les clés de sa voiture, et dans sa gauche, sa serviette contenant quelques documents d’importance. Comment faire ? Transférer ses clés dans sa main gauche contenait des risques, il pouvait faire tomber sa précieuse serviette, en outre l’opération prendrait du temps. Lui serrer quand même la main avec celle qui tenait les clés ? Délicat et incorrect. Tendre un doigt ? Impoli.

Plus il réfléchissait, moins il voyait de solution. La jeune fille attendit quelques instants, comme suspendue à ce qu’il allait faire. Aussi Trophime Abramovich ne fit rien. Ou plutôt, il se retourna vers sa voiture, ouvrit la porte, s’engouffra à l’intérieur, démarra et partit.

 

 

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Commentaires

ce qui est marrant c'est que sans être aussi carré que Trophime, d'ailleurs loin de là, je vérifie toujours 2 ou 3 fois, parfois plus, les portes que je ferme quand je quitte mon travail ! mais je ne fais pas de jolie rencontre dans le couloir que je traverse (ce sont les caves, mdr) !

Trophime est passé tout près du grand amour mais il n'a pas su analyser les symptômes !
Commentaire n°1 posté par Janou le 29/10/2009 à 06h38

J'adore !!!
Mais pauvre Trophime, rien ne lui est épargné...
Voilà un bon personnage pour un roman un peu plus long...

Commentaire n°2 posté par Anne-Claire le 29/10/2009 à 09h29
Une idée à creuser... ou un recueil de nouvelles...
Réponse de Marc Lefrançois le 29/10/2009 à 11h11
Très bon incipit ! J'aime particulièrement le regard distancié et humoristique que tu portes sur ton personnage. Et puis flotte comme un air de Gogol, non ?
Commentaire n°3 posté par Carole le 29/10/2009 à 11h27
C'est marrant car pour mes petites nouvelles, je suis en effet inspiré par les écrivains russes...  et Maupassant (mais pas pour celle-là)...
Réponse de Marc Lefrançois le 29/10/2009 à 13h22
Comme d'un Kafka à l'heure technologique ...
Commentaire n°4 posté par Aline Tilleul le 29/10/2009 à 11h32
Un vrai bonheur de lecture ! Les exaltantes fins de semaine consacrées aux travaux ménagers m'ont bien fait rire. Pourquoi ce prénom : Trophime ?
Commentaire n°5 posté par Armande le 29/10/2009 à 18h12
Je voulais un prénom assez original... Il y a deux ou trois autres nouvelles dans mon blog avec ce personnage. Pour les trouver, il suffit d'aller à droite, dans "rechercher" et de taper "Trophime Abramovich"... Sinon, bonnes vacances!
Réponse de Marc Lefrançois le 29/10/2009 à 20h25
Ton Trophyme me fait bien de la peine et j'espère qu'il ne lui arrivera pas de "tuile"comme à ce pauvre correcteur d'une maison d'éditions de NY : employé depuis 30 ans, une homme de 51 ans travaillait dans un "open-space" avec 23 collègues...Il est mort d'une crise cardiaque sur son bureau et c'est la femme de ménage qui l'a trouvé le week-end...personne ne s'en était rendu compte.......
Le patron a déclaré qu'il arrivait toujours le 1e et partait le dernier, évitant tout contact avec ses collègues...le medecin a constaté qu'il était mort depuis 5 jours..
Une vraie HORREUR !!!!!!!!!!!
Commentaire n°6 posté par Fugu...horrifié le 29/10/2009 à 19h15
Encore une fois la réalité dépasse la fiction!
Réponse de Marc Lefrançois le 29/10/2009 à 20h22
Ouf ! Trophime a évité l'amour ! Pour cette fois ! Dommage pour nous, car ça nous vaudrait de nouveaux épisodes....savoureux....
En tout cas, lire, une fois de plus, un texte dans ce style, non seulement me ravit, mais m'a débloqué un peu l'inspiration pour un texte que je devais écrire moi-même, à partir d'un fait divers réel. Je vais le faire parvenir  à Marc par un autre canal, car il est trop long pour figurer ici....
RdV au prochain épisode de "la vie ordinaire de Trophime".
Commentaire n°7 posté par Moune le 31/10/2009 à 19h48
Vais-je devoir organiser un sondage pour savoir s'il doit, ou non, rencontrer l'amour? J'ai hâte de lire ton texte...
Réponse de Marc Lefrançois le 01/11/2009 à 00h19
Voilà une vraie bonne idée : un recueil de nouvelles sur Trophime !
Comme un feuilleton (hebdo?) sur le blog.
Avec des sondages ; est-ce que Trophime doit tomber amoureux ? etc...
Et un grand débat sur le titre. Je propose : "la vie ordinaire de Trophime Ab.."
Mais, c'est déjà pris, je crois...
Vivement la suite....
M.
Commentaire n°8 posté par Moune le 01/11/2009 à 08h22

Adrien Monk !!! Il me fait penser à Adrien Monk dans la série TV !

Très drôle ton récit ! J'aime beaucoup !

Bonne soirée Marc !

Commentaire n°9 posté par Guislaine le 14/04/2010 à 18h03

Ah oui, peut-être y-t-il influence... surtout dans d'autres nouvelles de Trophime... et je me souviens de cette série que j'ai regardée quelque temps et qui me plaisait assez (j'avais un ami qui était un grand fan... et qui lui ressemblait!).

Réponse de Marc Lefrançois le 15/04/2010 à 12h28

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