Partager l'article ! Trophime ne tombe pas amoureux, il trébuche: 17 heures 30. Fermeture des bureaux. Trophime Abramovich s’assure que tout est en ordre. D’un p ...
17 heures 30. Fermeture des bureaux. Trophime Abramovich s’assure que tout est en ordre. D’un pas mesuré, il se dirige vers l’unique vasistas afin d’en vérifier le verrouillage. Puis il passe devant l’ordinateur, jette un coup d’œil et s’assure que tout l’appareillage électronique est éteint. Il se place devant le bureau et scrute d’un œil implacable l’agencement de son coin travail. Il hausse un sourcil, déplace d’un millimètre vers la droite son sous de main, tourne les capuchons de ses stylos dans le même sens et tire trois fois sur son tiroir pour vérifier que celui-ci est bien fermé à clé. Dubitatif, il glisse une petite clé dans la serrure, ouvre le tiroir, referme le tiroir et verrouille à nouveau avec la petite clé. Il tire trois fois sur le tiroir qui reste clos et affiche afin l’esquisse d’un sourire satisfait. Toujours d’un pas mesuré, c’est-à-dire trois pas et demi, il se dirige vers la sortie de son bureau, appuie sur le commutateur trois fois afin d’éteindre, de « fermer la lumière » a-t-il coutume de dire, verrouille la porte, et tire trois fois sur la poignée afin de vérifier l’inviolabilité de son lieu de travail.
17 heures 34. Trophime Abramovich franchit le seuil du bâtiment administratif. C’est un homme content. Pas exagérément heureux, juste heureux d’avoir rempli son devoir de bureaucrate. Une journée qui lui a donné une entière satisfaction. Une journée d’un labeur pénible et répétitif mais sans aucun imprévu. Sans surprise, car ce qu’il n’aime pas justement, ce sont les imprévus. D’une rigueur exceptionnelle, d’une ponctualité exemplaire, d’une efficacité légendaire, le sous-directeur de service Abramovich est particulièrement bien noté de ses supérieurs. La seule chose qu’on pourrait éventuellement lui reprocher, c’est son caractère quelque peu distant vis-à-vis de ses collaborateurs. Prendre un café ne fait pas partie de sa planification et se rendre à la machine à café, serait gaspiller inutilement 7 minutes de temps utile. Quel moyen après de les rattraper ? Pas question de tout décaler juste pour faire œuvre de sociabilité. Abramovich incarne l’efficacité froide et implacable. Après tout, ce n’est qu’une machine, une machine humaine, payée aux pièces, sans états d’âme, ne connaissant que le rendement dû à l’employeur comme objectif syndical.
17 heures 37, Trophime Abramovich a atteint le parking et se dirige vers sa voiture. Toujours d’un pas mesuré. Il pourrait marcher un peu plus vite mais il a calculé que le temps gagné par l’accélération du rythme était somme toute négligeable et risquait de produire une réaction chimique désagréable appelée « sueur » dont la principale manifestation physiologique connue était de ternir l’éclat du col blanc de ses chemises. Car cet homme, après l’imprévu, avait une hantise absolue de ce qui était sale. En gros, tout ce qui était sale, en désordre et imprévu terrifiait cet employé modèle. Sa vie ressemblait à une chambre propre et vide. Pas de poussière, mais pas de livres non plus. Rien qui pourrait le distraire de son conformisme intellectuel, pas de bruit, pas de rires d’enfants, un lit au carré, mais pas de femme.
Ce dernier point était sans doute le seul sur lequel Monsieur le sous-directeur daignait parfois réfléchir. L’idée d’avoir à rompre l’agréable et douce monotonie de son existence le faisait frémir d’effroi mais en même temps, au fond de son âme amidonnée se faisait sentir le besoin d’une présence féminine. L’ordre légendaire de la femme, l’efficacité mythique de la ménagère… Il se voyait déjà mitonnant des petits week-ends thématiques : récurage à fond de la salle d’eau, shampouinage de la moquette, nettoyage des vitres, astiquage des poignées de portes, et avec tout ça, des moments forts : grand nettoyage de printemps, grand nettoyage d’hiver…
C’est ce à quoi rêvait notre homme en se dirigeant vers sa voiture. Il rêvait doucement, car c’était quelqu’un de posé, même dans ses désirs. Et puis soudain, se passa quelque chose qui n’aurait pas dû se passer. Un frisson glacé lui parcouru l’échine. Entre lui et sa voiture venait de se produire un phénomène inexpliqué. Un événement inexplicable. A quelques mètres devant lui, venait en sens inverse une jeune femme qui allait dans sa direction. Théoriquement, elle devait parvenir à sa hauteur sans même lui jeter un regard, le dépasser en l’ignorant et continuer après cela toujours dans l’ignorance de ce qu’il avait existé et de ce qu’il avait un moment respiré dans la même sphère proxémique. Mais là, quelque chose n’allait pas, ce n’était pas normal, ce n’était pas logique : cette jeune femme LE regardait, plus incroyable : elle LUI souriait !
Et l’un le monde logique, rationnel et ordonné de Trophime Abramovich s’effondra en un chaos sans nom. Que faire, que dire, que penser ? Cerveau cortical et cerveau limbique se mirent en ébullition. En un fragment de secondes, les neurones établirent des connexions jusqu’alors inconnues, cherchèrent à identifier la jeune inconnue. Etait-ce une ancienne camarade de promo, une assistante quelconque, une voisine, une cousine ? Les questions se chevauchaient et, comble de l’horreur, notre Trophime commença à transpirer sans même avoir trouvé une seule réponse logique. La jeune femme approchait à son niveau, que faire ?
Alors Trophime Abramovich fit ce qui était le plus logique de faire, il esquissa un vague sourire, un de ces sourires de semi-connivences, passe-partout, qui semblent dire à la fois « bonjour » à une voisine, « comment ça va ? » à une collègue, et « ah tiens ça fait longtemps ! » à une connaissance. La jeune femme le dépassa. Un doute s’insinua en son esprit, aurait-il dû lui serrer la main ? Il se retourna, ce qui ne lui arrivait jamais, et constata que l’inconnue avait fait de même. Un moment d’hésitation. Souhaitait-elle lui parler ? Devait-il aller vers elle ? Lui tendre la main. Il cru un instant qu’elle lui tendait effectivement la main. Alors, il se mit vraiment à paniquer. Dans sa main droite, il avait les clés de sa voiture, et dans sa gauche, sa serviette contenant quelques documents d’importance. Comment faire ? Transférer ses clés dans sa main gauche contenait des risques, il pouvait faire tomber sa précieuse serviette, en outre l’opération prendrait du temps. Lui serrer quand même la main avec celle qui tenait les clés ? Délicat et incorrect. Tendre un doigt ? Impoli.
Plus il réfléchissait, moins il voyait de solution. La jeune fille attendit quelques instants, comme suspendue à ce qu’il allait faire. Aussi Trophime Abramovich ne fit rien. Ou plutôt, il se retourna vers sa voiture, ouvrit la porte, s’engouffra à l’intérieur, démarra et partit.
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