Au début, Trophime Abramovich avait l’habitude d’aller une fois par semaine faire ses courses au grand centre
commercial.
Puis il y alla deux fois, et enfin trois fois par semaine.
Est-ce que ça voulait dire qu’il consommait plus, qu’il avait rencontré l’âme sœur ou qu’il hébergeait un
ami ? Avait-il tout simplement changé ses habitudes de consommation en ne faisant que de petits achats en plusieurs fois ?
En réalité, si effectivement il ne faisait plus que de petits achats mais renouvelés plusieurs fois dans la
semaine, ce n’était pas pour obéir à une quelconque planification rationnelle du ravitaillement. Non, la raison était plutôt d’ordre esthétique et émotionnel.
Il s’était trouvé qu’une fois, par hasard, en passant devant la PC sécurité du centre commercial, Trophime
fut frappé de saisissement à la vue d’une des auxiliaires féminines. Des jambes interminables, une poitrine audacieuse et un visage d’une beauté saisissante. Ce jour-là, elle portait un petit
tailleur qui ne cachait rien de ses formes, c’était comme un écrin pour ce corps merveilleux de jeune femme sensuelle.
Trophime fut bien obligé de continuer son chemin, il n’avait aucune raison de rester, ou même d’entrer, dans
le poste de sécurité. Mais à partir de ce jour, il vint beaucoup plus souvent déambuler dans la galerie marchande. Il avait d’ailleurs fini par repérer les jours où la jeune femme travaillait et
ces jour-là, il venait faire quelques courses, ne manquant jamais de passer devant le PC sécurité où elle semblait avoir la responsabilité, non pas de la sécurité, mais de tout ce qui était de
l’ordre du bien-être des clients. Elle devait être un peu comme une infirmière de premiers secours.
Cela ne lui plaisait que d’avantage.
Un gamin court dans la galerie et s’entaille le genou, elle accourait avec des pansements et du
mercurochrome. Une cliente se trouvant mal, elle la faisait asseoir et lui donnait à boire. Elle s’occupait des enfants perdus, des femmes enceintes inquiètes, des employés victimes d’un léger
accident, des écrivains ayant fait un malaise après s’être rendu compte n’être plus en tête de gondole...
Trophime Abramovich l’avait déjà observé en pleine action. Une petite fille s’était coincé un doigt dans une
porte automatique. La jeune femme était accouru rapidement, il l’avait suivi et attentivement observé. Ce jour-là, combien il avait envié la petite fille et son doigt contusionné ! Comme
elle était bien traitée, bien soignée !
La jeune femme avait une délicatesse, une tendresse toute maternelle. Il doutait qu’elle soit déjà mère, mais
très certainement ce désir d’enfant se devait faire sentir en elle. Oui, sûrement voulait-elle des enfants. Le genre même de femme à ne vouloir qu’une chose, être mère. Avait-elle déjà un ami, un
mari ? Il ne le croyait pas. Elle était trop douce, trop souriante pour déjà
connaître l’amère désillusion d’une vie de couple.
Trophime, alors, se laissait aller à s'imaginer lui donnant la main, un baiser, s’occupant d’elle comme elle
s’occupait des autres. Il voulait la protéger comme elle protégeait tous ces clients anonymes. Elle était une mère pour eux tous, il voulait être le père…
Mais quel moyen de lui expliquer cela, de lui dire son désir d’elle, de se faire comprendre, de se faire
aimer ? Il était d’une nature plutôt timide et ne voyait aucune solution possible. L’attendre à la fin de son travail ? Elle se méfierait, elle aurait peur et il craignait par-dessus
tous ses collègues aux airs si peu engageants. Se procurer son téléphone ? Ce serait pire. L’aborder, avec un bouquet de fleur ? Jamais il n’oserait. Et puis il se souvenait d’une
cruelle expérience qui le dissuadait de renouveler ce genre d’audace… (ici)
Alors, Trophime Abramovich se contenta de l’admirer de loin. Trois fois par semaine, il se repaissait de son
image et l’adorait en silence. Bien sûr, il souffrait de cette situation, il était même jaloux de ses collègues. Mais il prenait son mal en patience, attendant il ne savait quelle
opportunité.
Et puis un jour, soudain, la solution se fit jour dans son esprit. Une solution tellement simple qu’il n’y
avait pas songé.
Comme d’habitude, Trophime se rendit au centre commercial. Mais cette fois-ci, il ne franchit pas les portes
automatiques. Il choisit les portes latérales. De lourdes portes en verre. Il avança son chariot de manière à écarter devant lui au maximum les portes. Lorsqu’elles eurent atteint leur plus
grande ouverture possible, il avança légèrement son caddy de façon à ce que plus rien ne s’opposât à leur fermeture. Libérées de la pression, les lourdes portes se refermèrent rapidement. Pour un
passant, cela aurait été sans danger réel, mais Trophime avait pris soin de placer ses mains juste entre son caddy et l’endroit où il avait estimé que la porte allait atteindre sa plus grande
vitesse.
Le résultat fut au-delà de ses espérances.
Son petit doigt, qu’il avait volontairement laissé dépasser du chariot, fut littéralement déchiqueté par la
porte et aussitôt après Trophime s’effondra par terre, poussant des grands cris qui ne pouvaient manquer d’alerter la sécurité.
Celle-ci arriva immédiatement.
Non pas la jeune fille, mais une espèce de Maori particulièrement impressionnant. D’un coup d’œil, celui-ci
prit connaissance de la situation. Un regard qui d’abord exprima l’étonnement le plus profond puis se fit vite véritablement narquois. Trophime était à ses pieds, baignant dans le sang de son
petit auriculaire à moitié arraché. Comble de l’humiliation, le Maori le prit dans ses bras pour le porter jusqu’au poste de sécurité. Le trajet fut profondément humiliant. Les clients
s’arrêtaient, interloqués, puis s’attroupaient, attirés par ce spectacle étrange. Lorsqu’il arriva au poste, ce fut pour s’apercevoir que la jeune femme n’était pas là. Il entendit le Maori
demander où était l’infirmière qu’il appela par son prénom, un prénom charmant qui répondait parfaitement à son idéal féminin, et fut complètement abasourdi d’apprendre qu’elle était en
congé.
Trophime Abramovich fut alors saisi d’un profond découragement.
Tout ça pour rien.
Le SAMU n’allait pas tarder, on essayait de le réconforter, mais avec dans la voix quelque chose comme une
moquerie contenue. Mais après tout, Trophime s’en moquait. Il n’avait pas tout perdu. Il connaissait à présent le prénom de la jeune femme, et il lui restait encore la main gauche intacte. Il se
mit donc en devoir de réfléchir à la façon dont un second accident pourrait paraître naturel…
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