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Mercredi 2 mars 2011 3 02 /03 /Mars /2011 01:05

Les gens s’étaient assemblés en foule sur la place et poussaient de grands cris de joie. Trophime Abramovich regardait avec émotion toutes ces manifestations qui lui rappelaient les fêtes qui avaient illuminé son enfance.

Ce premier mars, il avait porté un soin particulier à sa toilette. Dans son pays, on célébrait toujours cette journée comme l’arrivée du printemps et c’était avec une certaine nostalgie qu’il repensait à cette coutume du Martisor, un porte-bonheur rouge et blanc confectionné par les jeunes femmes du village pour les hommes dont elles étaient amoureuses. Trophime se dit qu’il aurait été bien heureux et fier de porter cette petite amulette à son poignet ou au revers de son veston, mais la destinée ne s’était pas montré généreuse et les années avaient passé sans qu’il reçoive jamais son petit grigri. Pourtant, combien de fois avait-il espéré recevoir une fleur, une lettre ou un cœur brodé en marque d’affection…

C’était donc avec les yeux un peu humides qu’il regardait tous ces jeunes gens faire la fête autour de lui. Un peu partout, on brandissait des drapeaux rouge et blanc. Une couleur pour symboliser l’hiver, et l’autre pour le printemps et le renouveau, pensa-t-il. On s’offrait aussi de petites fleurs blanches en papier. Passionné de floriculture, il remarqua qu’elles ressemblaient plus à des fleurs de jasmin qu’aux charmantes perce-neige de son pays, mais il passa sur cette légère entorse à la tradition.

Il était d’autant plus enclin à se montrer compréhensif qu’il se passa à ce moment-là un événement insolite qui ne manqua pas de le bouleverser au plus haut point. Une jeune femme venait de lui glisser dans une main une de ces petites fleurs en papier et lui avait placé dans l’autre un de ses petits fanions rouge et blanc qu’il s’empressa aussitôt de brandir au-dessus de sa tête.

Son premier Martisor !

Il en eut des larmes aux yeux. Ce que virent les jeunes gens autour de lui qui l’acclamèrent aussitôt et qui entreprirent de le porter en triomphe.

Trophime était aux anges. Lui qui avait toujours été profondément méprisé dans son village était à présent traité comme un héros dans la ville ! Plus incroyable encore était cette jeune et séduisante personne qui lui avait offert les premiers et les seuls gages d’amour qu’il ait jamais reçu de toute sa vie !

Son enthousiasme était désormais sans borne et il se mit à crier avec la foule. Certes, il ne comprenait pas ce que la « Tunisie libre » venait faire là ni pourquoi il était question de marcher sur l’ambassade de Tunisie et sur celle de Libye, mais tout à son bonheur d’avoir enfin trouvé l’amour, il ne se posa pas plus de questions et agita encore plus fébrilement son petit drapeau rouge et blanc, heureux Martisor d’un printemps à nul autre pareil…

 

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Lundi 1 novembre 2010 1 01 /11 /Nov /2010 02:18

Henri Victor avait tout pour être heureux. Sa femme ne cessait de le lui répéter. Depuis quelques années, il était un écrivain très en vue, dont chaque roman était encensé par la critique. Ses œuvres s’étaient tellement bien vendues que ses droits d’auteur lui permettaient de prendre sa retraite. Désormais, il allait se contenter d’accepter de loin en loin quelques invitations sur les plateaux télé.

Sa femme lui avait proposé de déménager pour aller s’installer dans le sud, là où le soleil se fait le complice des âmes nonchalantes et des corps paresseux. Mais paresseux, Henri Victor ne l’était pas. S’il avait renoncé à un écrire un nouveau roman, il n’était pas question pour autant de laisser son génie inemployé. Bien au contraire. Il se sentait au zénith de ses forces créatrices et il pensait que c’était le moment ou jamais d’entreprendre quelque chose de vraiment grand. Quelque chose de sublime qui enfoncerait tous ses collègues et donnerait à son nom une gloire immortelle.

Son idée, son ambition suprême, était d’écrire la plus belle phrase du monde.

Au début, sa femme s’était contentée de hausser les épaules. Les belles plages de la Méditerranée pouvaient attendre encore un peu, et elle connaissait suffisamment son artiste de mari pour savoir qu’il fallait respecter ses lubies.

Hélas, celles-ci semblaient vouloir durer indéfiniment. Une année s’était écoulée qu’il n’avait toujours pas écrit le moindre mot. Il passait ses journées en se demandant comment il allait commencer sa phrase. Si elle devait comporter une subordonnée, si elle devait avoir plusieurs verbes, quel mode employer… Il se perdait en conjectures infinies, au grand désarroi de sa femme qui ne savait pas comment le détourner de cette idée fixe.

Deux années passèrent, puis trois. La phrase n’était toujours pas écrite. Henri se décourageait, mais ce n’était rien à côté du désespoir profond qui avait saisi sa femme. Alors qu’ils auraient pu couler des jours heureux dans une belle petite propriété au soleil, elle était là à endurer une folie qui ne menait à rien. Jamais elle ne s’était permise d’intervenir dans sa création, mais là, il en allait tout autrement. La quatrième année, elle la passa à essayer de convaincre son mari de passer à autre chose. Si encore il avait voulu écrire le plus beau roman du monde, elle aurait pu comprendre, mais là, elle ne cessait de lui reprocher une ambition ridicule qui ne pouvait que lui gâcher la vie. Et pire, gâcher la sienne.

Il n’y eu pas de cinquième année. Henri avait tellement réfléchi à sa fabuleuse phrase qu’il avait fini par être la victime d’une commotion cérébrale. L’enterrement fut à la fois digne et somptueux. Tout ce que la capitale comptait d’artistes, de journalistes et de célébrités était venu assister aux funérailles. Sa femme se montra également très digne dans la douleur qu’elle ne montra à personne. Lorsque se fut fini, elle s’attarda un peu sur la tombe de son mari. Elle ne voulait pas rester trop longtemps car un important déménagement l’attendait. Elle regarda une dernière fois l’endroit où reposait enfin son mari. Sur la dalle, une simple inscription indiquait : « Ci-gît Henri Victor, écrivain ». Elle ne pouvait savoir ce qu’il en aurait pensé, mais pour elle, c’était indubitablement la plus belle phrase du monde.

 

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Mercredi 14 avril 2010 3 14 /04 /Avr /2010 00:32

Au début, Trophime Abramovich avait l’habitude d’aller une fois par semaine faire ses courses au grand centre commercial.

Puis il y alla deux fois, et enfin trois fois par semaine.

Est-ce que ça voulait dire qu’il consommait plus, qu’il avait rencontré l’âme sœur ou qu’il hébergeait un ami ? Avait-il tout simplement changé ses habitudes de consommation en ne faisant que de petits achats en plusieurs fois ?

 

En réalité, si effectivement il ne faisait plus que de petits achats mais renouvelés plusieurs fois dans la semaine, ce n’était pas pour obéir à une quelconque planification rationnelle du ravitaillement. Non, la raison était plutôt d’ordre esthétique et émotionnel.

Il s’était trouvé qu’une fois, par hasard, en passant devant la PC sécurité du centre commercial, Trophime fut frappé de saisissement à la vue d’une des auxiliaires féminines. Des jambes interminables, une poitrine audacieuse et un visage d’une beauté saisissante. Ce jour-là, elle portait un petit tailleur qui ne cachait rien de ses formes, c’était comme un écrin pour ce corps merveilleux de jeune femme sensuelle.

Trophime fut bien obligé de continuer son chemin, il n’avait aucune raison de rester, ou même d’entrer, dans le poste de sécurité. Mais à partir de ce jour, il vint beaucoup plus souvent déambuler dans la galerie marchande. Il avait d’ailleurs fini par repérer les jours où la jeune femme travaillait et ces jour-là, il venait faire quelques courses, ne manquant jamais de passer devant le PC sécurité où elle semblait avoir la responsabilité, non pas de la sécurité, mais de tout ce qui était de l’ordre du bien-être des clients. Elle devait être un peu comme une infirmière de premiers secours.

Cela ne lui plaisait que d’avantage.

Un gamin court dans la galerie et s’entaille le genou, elle accourait avec des pansements et du mercurochrome. Une cliente se trouvant mal, elle la faisait asseoir et lui donnait à boire. Elle s’occupait des enfants perdus, des femmes enceintes inquiètes, des employés victimes d’un léger accident, des écrivains ayant fait un malaise après s’être rendu compte n’être plus en tête de gondole...

Trophime Abramovich l’avait déjà observé en pleine action. Une petite fille s’était coincé un doigt dans une porte automatique. La jeune femme était accouru rapidement, il l’avait suivi et attentivement observé. Ce jour-là, combien il avait envié la petite fille et son doigt contusionné ! Comme elle était bien traitée, bien soignée !

La jeune femme avait une délicatesse, une tendresse toute maternelle. Il doutait qu’elle soit déjà mère, mais très certainement ce désir d’enfant se devait faire sentir en elle. Oui, sûrement voulait-elle des enfants. Le genre même de femme à ne vouloir qu’une chose, être mère. Avait-elle déjà un ami, un mari ? Il ne le croyait pas. Elle était trop douce, trop souriante pour déjà connaître l’amère désillusion d’une vie de couple.

Trophime, alors, se laissait aller à s'imaginer lui donnant la main, un baiser, s’occupant d’elle comme elle s’occupait des autres. Il voulait la protéger comme elle protégeait tous ces clients anonymes. Elle était une mère pour eux tous, il voulait être le père…

 

Mais quel moyen de lui expliquer cela, de lui dire son désir d’elle, de se faire comprendre, de se faire aimer ? Il était d’une nature plutôt timide et ne voyait aucune solution possible. L’attendre à la fin de son travail ? Elle se méfierait, elle aurait peur et il craignait par-dessus tous ses collègues aux airs si peu engageants. Se procurer son téléphone ? Ce serait pire. L’aborder, avec un bouquet de fleur ? Jamais il n’oserait. Et puis il se souvenait d’une cruelle expérience qui le dissuadait de renouveler ce genre d’audace… (ici)

Alors, Trophime Abramovich se contenta de l’admirer de loin. Trois fois par semaine, il se repaissait de son image et l’adorait en silence. Bien sûr, il souffrait de cette situation, il était même jaloux de ses collègues. Mais il prenait son mal en patience, attendant il ne savait quelle opportunité.

 

Et puis un jour, soudain, la solution se fit jour dans son esprit. Une solution tellement simple qu’il n’y avait pas songé.

 

Comme d’habitude, Trophime se rendit au centre commercial. Mais cette fois-ci, il ne franchit pas les portes automatiques. Il choisit les portes latérales. De lourdes portes en verre. Il avança son chariot de manière à écarter devant lui au maximum les portes. Lorsqu’elles eurent atteint leur plus grande ouverture possible, il avança légèrement son caddy de façon à ce que plus rien ne s’opposât à leur fermeture. Libérées de la pression, les lourdes portes se refermèrent rapidement. Pour un passant, cela aurait été sans danger réel, mais Trophime avait pris soin de placer ses mains juste entre son caddy et l’endroit où il avait estimé que la porte allait atteindre sa plus grande vitesse.

Le résultat fut au-delà de ses espérances.

Son petit doigt, qu’il avait volontairement laissé dépasser du chariot, fut littéralement déchiqueté par la porte et aussitôt après Trophime s’effondra par terre, poussant des grands cris qui ne pouvaient manquer d’alerter la sécurité.

Celle-ci arriva immédiatement.

Non pas la jeune fille, mais une espèce de Maori particulièrement impressionnant. D’un coup d’œil, celui-ci prit connaissance de la situation. Un regard qui d’abord exprima l’étonnement le plus profond puis se fit vite véritablement narquois. Trophime était à ses pieds, baignant dans le sang de son petit auriculaire à moitié arraché. Comble de l’humiliation, le Maori le prit dans ses bras pour le porter jusqu’au poste de sécurité. Le trajet fut profondément humiliant. Les clients s’arrêtaient, interloqués, puis s’attroupaient, attirés par ce spectacle étrange. Lorsqu’il arriva au poste, ce fut pour s’apercevoir que la jeune femme n’était pas là. Il entendit le Maori demander où était l’infirmière qu’il appela par son prénom, un prénom charmant qui répondait parfaitement à son idéal féminin, et fut complètement abasourdi d’apprendre qu’elle était en congé.

 

Trophime Abramovich fut alors saisi d’un profond découragement.

Tout ça pour rien.

Le SAMU n’allait pas tarder, on essayait de le réconforter, mais avec dans la voix quelque chose comme une moquerie contenue. Mais après tout, Trophime s’en moquait. Il n’avait pas tout perdu. Il connaissait à présent le prénom de la jeune femme, et il lui restait encore la main gauche intacte. Il se mit donc en devoir de réfléchir à la façon dont un second accident pourrait paraître naturel…

 


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Dimanche 14 février 2010 7 14 /02 /Fév /2010 00:39

Ce qui stupéfiait Trophime Abramovich, à part bien sûr les pyramides d’Egypte et le fait que l’homme ait marché sur la lune, c’est qu’il venait d’apprendre qu’on pouvait trouver jusqu’à 80 traces d’urines différentes dans ces petites assiettes de cacahuètes qu’on trouve dans les bars, posées sur le comptoir et à la disposition du client. Cela viendrait de l’habitude qu’auraient les clients de prendre une petite poignée à la sortie des toilettes…

Voilà le genre de réflexion à laquelle se livrait notre cher Trophime en engloutissant avec gourmandise sa dernière poignée d’arachides. Des grillées et salées. Ses préférées. Peut-être aurait-il dû s’en abstenir depuis qu’il connaissait l’origine du petit goût piquant qui agrémentait ses amuse-gueule préférés, mais il avait faim et c’était dans ce bar la seule chose gratuite. Et puis, manger des cacahuètes, c’était comme fumer une cigarette ou tenir un verre de whisky dans la main : c’était idéal pour donner une contenance.

Manger des cacahuètes aussi suspectes, cela ne le dérangeait pas vraiment, il était assez peu fixé de lui-même. Cependant, il y avait quand même quelque chose qui le chiffonnait. Depuis quelque temps, plusieurs choses semblaient survenir dans sa vie alors même qu’il avait su la rendre suffisamment inintéressante pour bannir de son horizon toute nouveauté déstabilisante. Il y avait eu la rencontre avec cette femme, puis le rendez-vous qu’il s’était donné à lui-même dans cet hôtel… Perdait-il la tête ? Pourquoi faisait-il des choses aussi bizarres qu’offrir un bouquet de fleurs à une femme ?

Et que se passait-il donc actuellement ?

En apparence, tout semblait normal. C’était bien le même bar où il avait ses petites habitudes, mais au lieu de retrouver les mêmes habitués, il se retrouvait au milieu d’une multitude de couples. Des gens qui semblaient s’amuser beaucoup. Pourquoi étaient-ils donc aussi joyeux alors qu’ils dépensaient autant d’argent ? Peut-être n’étaient-ils pas au courant de la combine et du fameux filon qu’étaient les cacahouètes gratuites…

Trophime était donc un peu gêné d’être le seul à en profiter. Et puis, il avait l’impression qu’on se rendait compte de sa présence solitaire. C’était terriblement gênant. Un sentiment tout nouveau. On se s’apercevait qu’il existait. Sans doute cela aurait pu être quelque part un peu plaisant, et pourtant il n’en tirait qu’un motif d’embarras. Peut-être cela tenait-il au fait qu’il était le seul à ne pas être en couple…

Il commençait à se sentir de plus en plus mal à l’aise. Il serait bien parti sur-le-champ, mais cela aurait encore plus attiré l’attention sur lui. Et cela aurait ressemblé à une fuite et Trophime Abramovich n’avait pas assez de courage pour fuir. Pas tant qu’on le regarderait. Non, il lui fallait rester encore un peu…

Alors, comme dans les vieux westerns où les cow-boys sont assiégés dans un fort par des indiens et essayent de faire durer le plus longtemps possible leurs munitions, comprenant qu’il lui restait peu de cacahuètes, Trophime se mit à les picorer une par une, attendant qu’on ne fasse plus attention à lui, mais lorsqu’il fut venu à bout de toutes ses réserves, il lui fallu sacrifier son carré de chocolat qu’il avait espéré ramener chez lui pour l’offrir à d’éventuels invités (le facteur en janvier pour le calendrier ou des enfants à Halloween), manger le sucre restant et jouer avec le papier, avec la lenteur et la concentration apparente d’un maître d’origami.

Mais que se passait-il donc ce soir ?

Le monde était-il devenu fou ?

Où étaient passés tous ces piliers de comptoir, ces magnifiques philosophes du Tout, ces merveilleux psychologues du social, ces amateurs éclairés de politique ? Qu’étaient devenus les misogynes, les inconditionnels des blagues RTL, les « refaiseurs » de monde, les courageux dénonciateurs de complots et les valeureux sportifs du quarté plus ?

Y aurait-il eu un changement de propriétaire ?

Mais c’était incroyable, pas d’enfants qui braillent, pas de couples se disputant, pas de lycéens, ni d’étudiants… Tout autour de Trophime, ce n’étaient que murmures, regards complices, mots doux, doigts enlacés sur les tables et jeux de jambes dessous. Un peu partout, on avait allumé des petites bougies, les serveurs étaient souriants et aimables, le vin coulait à flot. Un pakistanais était venu par trois fois lui offrir ses roses et des gadgets pour amoureux. Tout le monde était gentil et semblait heureux.

C’en était insupportable.

Trophime trouvait particulièrement mal séant et inconvenant d’afficher un bonheur aussi insolent. S’il n’avait pas été d’une manière aussi évidente en infériorité numérique et s’il n’avait pas été aussi lâche, il aurait eu à cœur de leur dire à tous son sentiment mais il se contenta de demeura silencieux, condamnant en pensée ces émotions qui lui étaient aussi étrangères qu’offensantes.

Puisque c’était ainsi, il ne reviendrait plus dans cet établissement.

Profitant d’un moment où l’attention générale semblait se porter vers un monsieur qui venait de se mettre à genoux aux pieds de sa femme, sans doute pour l’aider à enlever ses chaussures puisqu’il avait bien remarqué que celle-ci n’avait cessé au cours du repas d’essayer de les enlever en les frottant contre la jambe de son compagnon qui devait très certainement s’en montrer très irrité, Trophime Abramovich se dirigea vers la sortie. Superstitieux, il évitait déjà de mettre le nez dehors les jours de vendredis 13, mais il se dit que les dimanches 14 février seraient également à marquer d’une pierre noire. Un jour où désormais il lui faudrait tenir le siège chez lui, quitte à entamer le stock de cacahuètes constitué patiemment à force d’allés et venues aux toilettes.

Mais c’était le prix de la tranquillité, pensa-t-il.

Le bonheur ne vaut que lorsqu’il n’est partagé avec personne. Comme les cacahuètes.


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Lundi 14 décembre 2009 1 14 /12 /Déc /2009 00:27

Trophime Abramovich n’est pas homme à aimer voir des habitudes troublées et pourtant le rendez-vous auquel il se rend aujourd’hui est suffisamment important pour qu’il fasse une légère distorsion à son emploi du temps. Fort heureusement, l’hôtel d’Anjou ne se trouve pas très loin de son lieu de travail et ce n’est qu’une affaire de quelques minutes pour s’y rendre.

Le voilà donc dans le hall de l’hôtel. Il s’apprête à monter directement lorsqu’il se rend compte qu’il ne connaît pas l’étage ni le numéro de chambre. Fort heureusement, un employé présent derrière un comptoir va le renseigner. Mais voilà qu’une appréhension le saisit. Trophime a beau chercher, il ne parvient pas à se rappeler le nom exact de la personne qu’il est venu voir. Le regard quelque peu impatient du concierge n’aide en rien sa concentration, et il lui semble que plus il cherche, plus le nom lui échappe, allant sans doute se tapir dans quelque replis sombre et poussiéreux de sa mémoire.

Rien à faire. Il a beau procéder avec ordre et méthode, faisant défiler les lettres de l’alphabet ou essayant de se rappeler une sonorité familière. En désespoir de cause, il sollicite la complaisance de l’employé pour pouvoir consulter la liste des clients présents à l’hôtel. Ce dernier hésite, ce n’est évidemment pas dans les habitudes de la maison. Une barre chocolatée au goût de paradis parvient à bout de ses scrupules et voilà notre ami Trophime parcourant avec espoir une petite liste de noms, espérant y trouver un qui lui serait familier…

Bingo, s’exclame-t-il avec pondération lorsqu’un nom attire aussitôt son attention. C’est là à n’en pas douter le patronyme fuyant de son rendez-vous présent. Un remerciement à donner, un étage un monter et un couloir à parcourir et le voilà devant la porte de l’homme qu’il doit rencontrer. Trois petits coups frappés pour signaler sa présence et Trophime attend, heureux d’être parvenu à l’heure à ce rendez-vous si important. Pas de réponse. Il paye d’audace et frappe à nouveau. Sans plus de succès. D’un naturel quelque peu obstiné, il frappe une troisième fois. Ce qui fait en tout neuf coups, calcule son cerveau surentraîné à ce genre de performance mathématique, mais seul le silence lui répond. Si toute fois on peut considérer cela comme une réponse. Toujours est-il que silence et réponse muette lui semblent particulièrement déconcertants.

Il n’a plus qu’à redescendre.

Lorsqu’il arrive à la réception, le concierge est en train de se lécher les doigts avec une conscience toute professionnelle. Cela n’empêche nullement Trophime de poser sa question : il a rendez-vous avec cet homme qui ne semble pas être là… Peut-on lui dire d’une façon certaine si ce dernier est sorti ou pas ? Rappelé aux devoirs de sa tâche, l’employé esquisse un rictus de léger énervement, consulte le registre et regarde le tableau des clés :

- Je suis désolé monsieur, je crois qu’il est actuellement sorti. Mais si vous voulez, vous pouvez laisser un message que je me ferais une joie de transmettre à monsieur Trophime Abramovich…

 

 

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